La psychothérapie en tant qu’outil politique

Article mis à jour le 10 mai 2020.

Cet article transmet un extrait d’une conférence du sociologue Léo Thiers-Vidal, un allié masculin de la cause féministe, spécialiste de la domination masculine. Dans ce texte, Léo Thiers-Vidal ne prétend jamais parler au nom des femmes ou pour les femmes. Il parle de son expérience en tant qu’homme et, pour mettre fin à la domination masculine, de la nécessité pour les hommes de renoncer à leur position de dominants. Ce renoncement s’appelle le disempowerment des hommes (Dupuis-Déri, 2014). Il implique dans un premier temps une prise de conscience des processus de domination des hommes et des privilèges qu’ils en retirent. C’est aussi une prise de conscience du male entitlement (Manne, 2020) que l’on peut définir comme le sentiment pour les hommes que le simple fait d’être un homme leur confère des droits incontestables dans la société, droits qu’ils considèrent comme un dû, par exemple, l’appropriation du corps des femmes pour le sexe et la reproduction. Dans un second temps, dans le disempowerment, les hommes cherchent à développer de nouveaux modes relationnels égalitaires avec les femmes.

Léo Thiers-Vidal (15 déc. 1970 – 12 nov. 2007),
docteur en sociologie, spécialisé dans la recherche sur les masculinités et militant engagé pour la cause féministe

Source image :
Léo Thiers-Vidal (1970-2007) : allié masculin du féminisme
(Palma, 2017)

« Léo Thiers-Vidal, décédé tragiquement il y aura dix ans en novembre 2017, fut un infatigable militant de la cause féministe. Engagé très jeune politiquement, témoin et victime, enfant, de violences paternelles qu’il évoque dans l’introduction à sa thèse, Léo a très tôt fait le choix de se positionner auprès des opprimés. » (Palma, 2017)

Un homme engagé dans la lutte contre la domination masculine

En octobre 2007, Léo Thiers-Vidal a soutenu une thèse de sociologie, obtenue avec la mention très honorable. Cette thèse intitulée « De « l’Ennemi Principal » aux principaux ennemis : Position vécue, subjectivité et conscience masculine » (préparée sous la direction de Christine Delphy) porte sur le rôle de la socialisation masculine dans la domination masculine (Thiers-Vidal, 2010).

Léo Thiers-Vidal a également beaucoup travaillé à dénoncer la théorie anti-victimaire du syndrome d’aliénation parentale ou aliénation parentale (SAP/AP) qui permet de donner la garde des enfants à des pères incestueux. En mars 2000, Léo Thiers-Vidal a créé l’association « Mères en lutte » (Sisyphe, 2003) pour soutenir les mères confrontées à ces situations dramatiques. Voici deux articles que Léo Thiers-Vidal a écrit sur ce thème : « Violences intra-familiales sur enfants : le rapporteur de l’ONU en France » écrit avec Hélène Palma, maître de conférence (Sisyphe, 2005) et « Ça se passe près de chez vous : des filles incestueuses aux mères aliénantes » (Sisyphe, 2006).

En 2013, un ouvrage intitulé « Rupture anarchiste et trahison pro-féministe » a été publié (Thiers-Vidal, 2013). Ce livre regroupe une large sélection des textes de Léo Thiers-Vidal et notamment deux articles à propos de la théorie anti-victimaire du syndrome d’aliénation parentale ou aliénation parentale (SAP/AP) : « Humanisme, pédocriminalité et résistance masculiniste » (Thiers-Vidal, 2013, pp.180-188) et « Ça se passe près de chez vous : des filles incestueuses aux mères aliénantes » (Thiers-Vidal, 2013, pp.189-198) déjà cité plus haut.

La psychothérapie, un outil politique

Lors d’une conférence, Léo Thiers-Vidal s’est exprimé de façon particulièrement émouvante à propos de la difficulté pour un homme de sortir de l’idéologie patriarcale et de ne pas participer à l’oppression des femmes, ne serait-ce qu’inconsciemment ou par le simple fait d’être un homme, donc faisant partie de la classe dominante. Pour Léo Thiers-Vidal, la psychothérapie est le moyen pour déconstruire cette socialisation patriarcale.

Voici le passage en question de cette conférence que Léo Thiers-Vidal a donné au Centre anarchiste de Gand (Belgique) en novembre 1996. Ce texte figure également dans l’ouvrage « Rupture anarchiste et trahison pro-féministe » (Thiers-Vidal, 2013, pp.59-60) :

« Reste quand même le fait que je suis un homme. Que j’ai été éduqué, socialisé et fait un membre du groupe opprimant. Je reflète en tant qu’individu la domination mâle, que je le veuille ou pas. Je bénéficie de tous les avantages des hommes et de l’oppression quotidienne dans laquelle vivent les femmes. Et je participe quelquefois activement à l’oppression des femmes.

Si je veux essayer d’y changer quelque chose, je dois observer, déconstruire et reconstruire ma propre personne et les autres hommes. Évidemment, je suis un humain, un individu avec des sentiments, des pensées et des désirs mais il serait illusoire de ne pas me voir surtout en tant qu’individu masculin, c’est-à-dire quelqu’un qui a appris à être actif, à parler, à prendre des initiatives, à mener, à dominer…

Heureusement, pour une raison ou une autre je n’ai pas réussi à prendre sur moi le rôle masculin de façon générale, ni à devenir un vrai mec. Je pense que ce sont des problèmes de nature personnelle, émotionnelle qui m’ont amené à réfléchir à des choses élémentaires comme la masculinité performante, la féminité passive, l’orientation sexuelle polarisée, la sexualité pénétrante, la domination et l’oppression. En bref, j’étais complexé et coincé en tant que gamin, me sentais mal dans mon rôle de mâle et j’ai essayé de trouver une issue. Et ma réflexion m’a aidé à comprendre certains mécanismes sociaux, conditionnements, rapports de pouvoir. Et récemment s’y est rajouté un fort ressenti. Un ressenti de la violence brute et subtile à laquelle sont confrontées les femmes. Un ressenti de certains mécanismes d’oppression des femmes. C’est comme une plaie ouverte, une sensibilité et une révolte contre les mecs et leurs modèles de vie masculins. Je perçois et ressens souvent à quel point les mecs prennent de la place, à quel point ils sont égocentriques.

Je ne crois pas être différent, ou avoir réussi à me transformer radicalement. Il s’agit d’une condition de base qui mène à la violence (psychique, émotionnelle, physique, sexuelle) et à l’infliction de souffrance (due à l’absence d’attention, de sensibilité, de soin et de générosité). Une condition de base implique qu’on ne peut pas s’en débarrasser, qu’on y est confronté de façon permanente et qu’il faut y travailler quotidiennement. Une critique de soi continuelle, donc.

Ce serait présomptueux de ma part de donner l’impression que ce chemin est le résultat de mes efforts uniquement. Je dois beaucoup aux femmes (féministes) en général et surtout à une parmi elles avec qui je vis une relation intense et enrichissante depuis trois ans. Cette relation est un laboratoire permanent de réflexions, mises en pratique, apprentissages… Merci à elle.

Afin de prendre conscience de mon oppression des femmes, et de lutter contre, j’entreprends les pas suivants que j’aimerais partager avec vous. Ce sont de possibles outils pour le changement du personnel, des mécanismes politiques contre le patriarcat, donc l’autoritaire. Ces cinq niveaux de travail vont du très personnel au public, sans exclusivité, sans priorité : la psychothérapie, l’égalité bisexuelle, les relations libres, la dynamique non mixte hommes, les initiatives mixtes.

Psychothérapie

Cet outil est évidemment le moins politique, et en général il est même considéré comme étant dépolitisant. Tu te mets à travailler à tes problèmes individuels, tu tentes de les résoudre sur le plan individuel en laissant de côté le niveau social et politique de « tes » problèmes. Pourtant j’ai remarqué – lors de mes brèves expériences psychothérapeutiques – qu’une thérapie peut avoir un effet bienfaisant, peut te faire comprendre et ressentir comment tu as grandi et pourquoi tu fonctionnes à ta manière spécifique et comment tu peux progressivement innover tes comportements. Je dis bien « innover » car normalement on ne fait que répéter éternellement ces mêmes mécanismes structurels qu’on a développés lors de notre petite enfance mais qui sont souvent (devenus) inadaptés et limités. Je vois la psychothérapie comme une analyse et déconstruction de tes mécanismes intérieurs afin d’apprendre de nouvelles techniques de vie qui te rendent capable de vivre de façon plus indépendante, libre, heureuse et stable.

Le problème actuel de la thérapie est néanmoins qu’il n’y a peu ou pas de thérapeutes politiques ce qui fait qu’on est confronté à :

1/ des tarifs élevés qui ne sont pas adaptés à nos revenus ;

2/ des différences de fond importantes concernant par exemple l’orientation sexuelle, la construction genrée ;

3/ une pression conformante de la thérapie, les problèmes/choix d’ordre politique étant réduits à des problèmes/choix personnels.

Peut-être que le travail d’analystes tels que Dadoun, Lesage de la Haye ou Garnier peuvent apporter des réponses d’ordre psychologique et politique. Il semble rester beaucoup de travail, vu le degré élevé de masculinité des théories psychologiques en vigueur.

Quant aux féministes, il y a eu un fort mouvement combinant politique féministe à travail thérapeutique individuel ou collectif. Ce travail a permis de constater que les problèmes prétendus individuels étaient avant tout des vécus de femmes et donc directement liés à l’oppression permanente que vivent les femmes.

« Le but de parler de nos vies personnelles était de mettre en commun nos expériences, de découvrir des bases communes entre nous et de nous en servir comme point de départ d’analyse et d’action politique. » (Stevi Jackson et Sue Scott, « Sexual Skirmishes and Feminist Factions. Twenty Five Years of Debate on Women and Sexuality ». Dans : Feminism and sexuality. A reader. Stevi Jackson et Sue Scott (éd.), Edinburgh University Press, 1996.)

La thérapie comme outil politisant, donc.

En plus il me semble que le travail thérapeutique est un pas explicite vers le soin et l’amour de soi-même, ce qui est généralement tabou pour les femmes prises dans le système du sacrifice de soi altruiste et, de façon différente (…). »

Léo THIERS-VIDAL, « Anarchisme, féminisme et la transformation du personnel » (Texte d’une conférence donnée au Centre anarchiste de Gand (Belgique) en novembre 1996), in Rupture anarchiste et trahison pro-féministe, Editions Bambule, Lyon, 2013, pp.59-60

Symbole féministe

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Bibliographie

Dupuis-Déri, Francis. (2014). Petit guide du «disempowerment» pour hommes proféministes in Possibles : Les féminismes d’hier à aujourd’hui. Été 2014, Vol. 38, no 1, pp. 79-96 [en ligne]. [consulté le 9 mai 2020]. Disponible à l’adresse : http://redtac.org/possibles/2014/10/24/petit-guide-de-disempowerment-pour-hommes-profeministes/

Manne, Kate. (2020). Entitled: How Male Privilege Hurts Women [en ligne]. 11 août 2020 [consulté le 9 mai 2020]. Disponible à l’adresse : https://www.barnesandnoble.com/w/entitled-kate-manne/1135572004

Palma, Hélène. (2017). Léo Thiers-Vidal (1970-2007) : allié masculin du féminisme [en ligne]. 3 mars 2017 [consulté le 9 mai 2020]. Disponible à l’adresse : https://revolutionfeministe.wordpress.com/2017/03/03/leo-thiers-vidal-1970-2007-allie-masculin-du-feminisme/

Sisyphe. (2003). Des mères se battent contre la « Justice » pour protéger leurs enfants [en ligne]. 15 novembre 2003 [consulté le 9 mai 2020]. Disponible à l’adresse : http://sisyphe.org/spip.php?article750

Sisyphe. (2005). Violences intra-familiales sur enfants : le rapporteur de l’ONU en France [en ligne]. 25 avril 2005 [consulté le 9 mai 2020]. Disponible à l’adresse : http://sisyphe.org/spip.php?article1772

Sisyphe. (2006). Ça se passe près de chez vous : des filles incestueuses aux mères aliénantes [en ligne]. 5 mars 2006 [consulté le 9 mai 2020]. Disponible à l’adresse : http://sisyphe.org/spip.php?article2265

Thiers-Vidal, Léo. (2010). De « l’Ennemi Principal » aux principaux ennemis : Position vécue, subjectivité et conscience masculine. Paris, France : L’Harmattan.

Thiers-Vidal, Léo. (2013). Rupture anarchiste et trahison pro-féministe. Lyon, France : Éditions Bambule.

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