STOP AU DÉNI : la mémoire traumatique, « véritable torture » pour les victimes de violences sexuelles

Le 2 mars 2015, la Dresse Muriel Salmona était invitée dans l’émission Hondelatte Direct (talk-show de Christophe Hondelatte) sur BFMTV pour parler de l’enquête STOP AU DÉNI.

Cette excellente interview est retranscrite dans son intégralité plus loin dans cet article.

La Dresse Muriel Salmona parle notamment de la fameuse mémoire traumatique qui est une « véritable torture » pour les victimes de violences sexuelles, car elle leur fait « revivre à l’identique » les violences, la douleur, la terreur, etc.

Ces traumatismes laissent des traces dans le cerveau (comme des fractures, des blessures) visibles sur les IRM.

La Dresse Muriel Salmona précise que c’est la psychothérapie qui permet de soigner ces traumatismes. Les médicaments ne sont que des béquilles qui soulagent, anesthésient la douleur (donc fondamental pour aider les victimes), mais ne guérissent pas.

L’enquête STOP AU DÉNI

STOP AU DÉNI est une grande enquête sur les violences sexuelles publiée le 1er mars 2015 par l’association Mémoire traumatique et victimologie (dont la Dresse Muriel Salmona est la présidente) et soutenue par Unicef France dans le cadre de la campagne internationale ‪#‎ENDViolence.

La publication de l’enquête STOP AU DÉNI a créé un choc et fait grand bruit, puisqu’elle a révélé que l’immense majorité des victimes de violences sexuelles sont les enfants (1 enfant sur 5 avant 6 ans et 1 enfant sur 2 avant 11 ans) et que les agresseurs sont en grand majorité des hommes proches des enfants.

L’enquête a révélé les conséquences désastreuses sur la santé mentale et physique des victimes, ainsi que les possibilités de soins tout à fait efficaces qui existent (notamment, la psychothérapie) mais sont rarement accessibles aux victimes en raison de la loi du silence qui règne dans ce domaine et du manque de formation des professionnels (psychiatres, médecins, psychologue, etc.) qui ne font pas de lien entre les pathologies des personnes et de possibles violences, notamment dans l’enfance.

Voici un article avec plus d’informations sur cette enquête et de nombreux liens : Les violences sexuelles faites aux enfants : STOP AU DÉNI

Transcription interview du 2 mars 2015 de Muriel Salmona (Hondelatte Direct – BFMTV)

Voici la vidéo de l’interview (environ 6 minutes) : La mémoire traumatique, « véritable torture » des victimes de violences sexuelles

Dresse Muriel Salmona, psychiatre, psychothérapeute, victimologue et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie

Muriel Salmona - Bfmtv 5

(capture d’écran de la vidéo)

Descriptif de la vidéo : « L’association Mémoire traumatique et victimologie dévoile dans un rapport les lourdes conséquences à l’âge adulte des violences sexuelles subies dans l’enfance, faute de prise en charge appropriée. En France, une femme sur cinq et un homme sur quatorze déclarent avoir subi des violences sexuelles. Les enfants sont les principales victimes: 81% ont subi ces violences avant l’âge de 18 ans, dont 51% avant 11 ans et 21% avant 6 ans. Devenus adultes, leur « santé physique est impactée », explique Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, pour qui il faut former les médecins. »

Transcription complète de la vidéo :

« Christophe Hondelatte : les résultats font froid dans le dos. Les victimes de viols et d’agression dans l’enfance deviennent des adultes ultra-traumatisés. Pas toutes, mais majoritairement.

Muriel Salmona : oui, tout à fait, ultra-traumatisées, mais ça pourrait être évité. C’est pour ça aussi que je me bats et c’est pour ça que j’essaye d’alerter les pouvoirs publics.

Parce que si elles le sont, à ce point-là, des années, voire des dizaines d’années, voire cinquante ans après, c’est aussi parce qu’elles ont été abandonnées, depuis le départ, sans protection et sans soins.

Parce que les troubles psychotraumatiques qui suivent ces violences peuvent être traités.

Christophe Hondelatte : alors, on va expliquer quelque chose. Vous allez le faire, mais je vous laisse le soin de l’expliquer. Un viol, ça crée un traumatisme dans le cerveau qui est visible si on fait une IRM. C’est-à-dire, ça n’est pas que psychologique, c’est physiologique.

Muriel Salmona : oui, c’est physiologique, c’est neurologique, c’est neurobiologique et il y a des atteintes corticales, il y a des atteintes que l’on peut maintenant très bien voir sur des IRM. Des atteintes aussi…

Christophe Hondelatte : c’est des zones de douleur.

Muriel Salmona : oui, en fait, c’est un peu comme un impact, c’est comme des blessures, et voire comme des fractures puisqu’il y a des circuits émotionnels, des circuits de la mémoire… c’est un peu comme s’il était fracturé. Et du coup, il faut que ça se répare.

Mais si les personnes continuent à subir des violences, si rien n’est fait … c’est un peu comme quelqu’un qui aurait des fractures, ça peut se réparer tout seul, le tissu osseux se répare pareil. C’est pareil pour le tissu neurologique, il y a une neurogenèse, mais encore faut-il que ce soit dans de bonnes conditions.

Et il faut pouvoir réparer ces blessures et ça marche, mais …

Christophe Hondelatte : c’est pour ça que tous les adultes traumatisés par ces viols de l’enfance parlent de problèmes physiques, des dizaines d’années plus tard ? Par exemple, 43% disent vivre des conséquences sur leur santé physique

Muriel Salmona : oui, sur leur santé physique, effectivement. Et puis beaucoup plus, 95%, sur leur santé mentale. Mais la santé physique est impactée

Christophe Hondelatte : ça peut aller jusqu’à un cancer.

Muriel Salmona : oui, ça peut aller jusqu’à un cancer. Avoir subi de nombreuses violences dans l’enfance peut entraîner aussi une perte d’espérance de vie.

Mais c’est le stress, c’est les facteurs stress … quand on subit des violences, on développe ce qu’on appelle une mémoire traumatique. Ce sont les flashbacks, les cauchemars, tout ce qui revient… c’est le fait de revivre à l’identique les violences, les douleurs, le stress, la terreur … et c’est une véritable torture.

Et si rien n’est fait pour traiter cette mémoire traumatique, les personnes vont devoir survivre avec ça et ça va vraiment impacter leur santé. Au niveau cardiovasculaire aussi, au niveau de l’immunité…

Christophe Hondelatte : est-ce qu’elles boivent plus, elles prennent plus de drogues, elles fument plus de cigarettes ?

Muriel Salmona : oui, parce que les conduites addictives servent à anesthésier cette fameuse mémoire traumatique. Si on les laisse seules, à devoir se débrouiller, à devoir survivre avec cette mémoire traumatique … il faut bien y échapper.

Donc c’est soit des conduites d’évitement, des phobies, des troubles obsessionnels, soit des conduites addictives qui permettent de s’anesthésier.

Christophe Hondelatte : quand vous parlez de traitement, vous parlez de prise en charge psychothérapeutique ou de prise de médicaments ?

Muriel Salmona : alors, c’est exactement pareil qu’une fracture. Le médicament ne répare pas la fracture. Ce qu’il fait, le médicament, c’est qu’il diminue la douleur. Là c’est pareil, les médicaments peuvent diminuer les douleurs, mais ils ne vont pas réparer la fracture. C’est la psychothérapie qui répare.

Christophe Hondelatte : alors comme beaucoup de français, j’ai lu Boris Cyrulnik et je crois sincèrement à la puissance de la résilience. Ce que nous dit Cyrulnik, c’est que malgré tous les traumatismes qu’on a pu subir dans son enfance, on peut les poser à un moment donné, en sachant qu’ils sont là, puis tracer sa vie. Mais ce que vous nous dites, c’est qu’au final, c’est pas si simple.

Muriel Salmona : non, c’est pas si simple. Et on n’a pas le droit, en quelque sorte, de laisser des personnes se débrouiller toutes seules, sans soins, avec des impacts très importants, en attendant qu’elles puissent petit à petit se relever.

Oui, bien entendu, on peut guérir de ces traumatismes. On peut ne plus être continuellement colonisé par ces violences. On ne va pas les oublier, bien entendu, mais on peut…

Christophe Hondelatte : les poser, savoir qu’elles sont là.

Muriel Salmona : oui, les déposer. Mais ça, ça se fait très bien s’il y a des soins, s’il y a des prises en charge. Et puis, il s’agit de protéger les victimes, il s’agit de les accompagner, de reconnaître ce qu’elles ont subi. Et ça, c’est absolument essentiel.

Christophe Hondelatte : pourquoi il n’y a pas de soins ? Parce qu’on ne va pas chercher ces gens pour les amener vers les soins ? Parce qu’on a un système de santé formidable en France. Si ces gens saisissaient le système de santé, elles seraient prises en charge.

Muriel Salmona : c’est pas du tout le problème, parce qu’il y a très peu d’offres de soins.

Christophe Hondelatte : y a pas d’offres de soins ?

Muriel Salmona : non, très peu, très peu. Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas, mais il y en a très peu… et ça, il faut le demander.

Christophe Hondelatte : centrées sur les violences sexuelles ?

Muriel Salmona : et en fait même la Convention d’Istanbul demande expressément qu’ils soient créés, ces centres de soins. Et les professionnels ne sont pas formés à la psychotraumatologie. Or, maintenant on a des connaissances…

Christophe Hondelatte : vous voulez dire, y compris les psychiatres ?

Muriel Salmona : oui, y compris les psychiatres.

J’ai participé à un groupe de travail avec la mission interministérielle de protection des femmes victimes de violences pour faire démarrer un peu cette formation, mais il y a urgence. Il faut former les médecins.

Alors que l’on connaît très bien l’impact psychotraumatique, on sait que c’est une partie très importante de tous les troubles psychiatriques, des problèmes de santé mentale, mais rien pour l’instant ne permet aux professionnels de santé de se former.

Donc il faut leur offrir des formations et il faut ouvrir des centres de soins.

Il faut que les victimes puissent aller quelque part. Parce que les victimes, souvent, elles vont galérer pendant des années, des dizaines d’années, avant de trouver enfin un professionnel. Elles les cherchent.

Christophe Hondelatte : et parfois, sans avoir dit qu’elles avaient été victimes de violences sexuelles, ce qui fait que personne dans leur entourage ne peut les aider.

Muriel Salmona : oui et les professionnels de santé, il faut qu’ils posent la question systématiquement, puisque c’est un des déterminant principal de la santé.

Il faut poser systématiquement la question « est-ce que vous avez subi des violences » et que la personne réponde.

On a fait des études qui montrent qu’il faut que ce soient les professionnels qui aillent vers personnes et pas l’inverse. »

 

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