Transcription de l’interview de Muriel Salmona par Marine Périn

La journaliste féministe Marine Périn est l’autrice de la chaîne Youtube Marinette – femmes et féminisme. Je vous encourage à aller explorer cette chaîne, car elle contient des vidéos très intéressantes sur des thématiques féministes.

Marine Périn a notamment réalisé 2 vidéos remarquables sur la sidération. La 1ère vidéo s’intitule « Violences sexuelles : la sidération psychique » (Marinette, 2016a). La seconde vidéo s’intitule « La sidération : pour aller plus loin » (Marinette, 2016b).

Sur la première vidéo, on trouve le témoignage de Marine Périn qui a elle-même été confrontée à la sidération lors d’une agression, ainsi qu’une interview de Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie. La seconde vidéo contient la suite de l’interview de Muriel Salmona. Sous chaque vidéo, figurent encore des liens concernant le travail de Muriel Salmona et celui de Marine Périn.

L’interview de Muriel Salmona constitue une mine d’informations qui peut s’adresser autant à des professionnel-le-s prenant en charge des victimes (but formateur) qu’à des victimes (but thérapeutique) et à toute personne intéressée (changement social).

Il est important de savoir que la majorité des professionnel-le-s de la santé ne sont pas encore formé-e-s à la psychotraumatologie, avec pour conséquence de graves erreurs dans la prises en charge des victimes de violences (faux diagnostics, expertises erronées, traitements contre-indiqués, etc.). Cette interview est une bonne entrée en matière qui peut leur donner envie d’en savoir davantage sur le sujet, afin de pouvoir correctement prendre en charge les victimes et ne pas les mettre en danger notamment en ne détectant pas la gravité de l’état des victimes et/ou en créant des pathologies iatrogènes (pathologies créées par le traitement lui-même), ce qui a pour effet d’aggraver et/ou chroniciser les victimes au lieu de les soigner. Pour les victimes, le simple fait d’être mieux informées est en lui-même thérapeutique et apporte souvent un immense soulagement, une libération, ainsi que la possibilité, en cas de besoin, de choisir en toute connaissance de cause un-e thérapeute compétent-e dans ce domaine. Plus largement, il est fondamental que ces notions soient connues du plus grand nombre pour créer un véritable changement de société au niveau de la prise en charge des victimes, de la condamnation des agresseurs et de mettre ainsi fin à la culture du viol.

Pour toutes ces raisons, afin d’en permettre la diffusion la plus large possible en utilisant également le support de l’écrit, j’ai retranscrit l’intégralité de cette interview de Muriel Salmona répartie sur les 2 vidéos. Le témoignage de Marine Périn se trouve déjà retranscrit ici (Kuhni, 2017b).

Sur ses vidéos, Marine Périn a organisé l’interview en chapitres. Les titres qui ponctuent cette retranscription correspondent aux titres des chapitres.

Interview de Muriel Salmona (vidéo 1)

Début de l’interview

Capture d’écran vidéo 1

Muriel Salmona, psychiatre-psychotraumatologue

« La définition de la sidération, c’est un état psychologique de paralysie face à une situation qui est une situation qui dépasse l’entendement en quelque sorte, qui est totalement soit horrible, soit complètement incongrue, soit impensable, et qui va vraiment paralyser tout l’espace psychique. La personne qui est sidérée se retrouve dans l’impossibilité de réagir, de parler, de bouger. »

Le mécanisme psychique

« Le mécanisme complet, c’est que la sidération est à l’origine d’un blocage de la fonction supérieure. Et normalement, ce sont les fonctions supérieures qui modulent la réaction au stress de l’organisme. Et quand il n’y a pas de contrôle et de régulation par les fonctions supérieures, il va y avoir un survoltage avec une production d’hormones de stress très importante qui ne va pas être contrôlée, ce qui représente un risque vital pour l’organisme. La surproduction d’adrénaline va entraîner des atteintes possibles au niveau du système cardio-vasculaire. Et au niveau du cortisol, c’est le système neurologique, ce sont les neurones qui vont être très impactés par le cortisol. Et c’est là qu’il va y avoir un mécanisme exceptionnel de sauvegarde qui va faire disjoncter le système puisqu’il faut absolument interrompre cette surproduction d’hormones de stress pour éviter un risque vital. Et donc, comme dans un circuit électrique qui serait en survoltage, ça va disjoncter et protéger le cœur et le cerveau. »

La dissociation

« Il faut bien différencier sidération et dissociation. La sidération, c’est la paralysie, le fait de ne pas pouvoir réagir. Et puis ensuite, au moment de la disjonction, il y a cette dissociation qui fait qu’il y a une déconnexion émotionnelle et ça donne un sentiment d’irréalité, d’être déconnecté de la réalité, d’être spectatrice de l’événement, de ne plus ressentir ce qui se passe, ni la douleur, ni les émotions, comme si c’était irréel, comme si on était à l’extérieur de l’événement, comme si l’événement ne nous concernait pas.

Et du coup, la personne peut devenir un petit peu comme une sorte de pantin qu’on va pouvoir utiliser, sans pouvoir réagir et sans qu’elle ressente quoi que ce soit de ce qui se passe. »

Le cerveau à l’IRM

« Les IRM, ce sont des examens d’imagerie en résonance magnétique nucléaire et ça permet de voir la sidération : on peut voir la paralysie du cerveau. Ce qu’on fait, c’est qu’on met dans une IRM quelqu’un qui a été traumatisé par exemple et on lui fait revivre le trauma – ça a été fait par exemple sur des vétérans du Vietnam – on le reconfronte à des images de guerre qui rallument sa mémoire traumatique. Et du coup, il va revivre la même situation, il va se retrouver de nouveau en état de sidération. On voit sur l’IRM que le cerveau ne fonctionne pas. Et pour la dissociation, on va voir l’hyper-activité de l’amygdale cérébrale qui va être très importante et très colorée et on va voir que tout le reste du cerveau est déconnecté par rapport à cette amygdale. »

Méconnaissance et culture du viol

« Il y a une méconnaissance de tous les mécanismes neurobiologiques, sidération, dissociation, mémoire traumatique qui font que le plus souvent on va reprocher aux victimes des symptômes qui sont directement liés au traumatisme et qui sont pour nous, médecins, des preuves du trauma. Et particulièrement, cette sidération où on va dire à la victime « Mais puisque vous n’avez pas crié, vous ne vous êtes pas débattue, vous n’avez pas fui, c’est bien la preuve qu’il n’y a pas eu viol » par exemple « et que vous étiez consentante puisque vous n’avez rien dit, rien fait ». On va aller rechercher dans leur histoire, dans leur personnalité, des éléments qui pourraient prouver qu’elles racontent n’importe quoi. Il y a une sorte d’enquête de crédibilité de la victime qui est quelque chose d’intolérable.

Et puis la dissociation, aussi, ça fait que la victime n’a pas de bons repérages au niveau temporo-spatial, donc elle ne va pas être précise sur la date, l’heure, la durée des violences. Ça va lui être reproché. Elle va être tellement déconnectée de ses émotions qu’elle va mettre beaucoup de temps avant de pouvoir parler des violences ou, d’autant plus, aller porter plainte. Quand on est traumatisé, on ne peut pas faire certaines démarches. Donc on va le lui reprocher : pourquoi elle porte plainte si longtemps après ? »

Un élément de la défense

« Ça va être un élément sur lequel la défense, dans le cadre de procédures juridiques, va insister sur « Il ne pouvait pas savoir que ce qu’il faisait était mal puisque la victime ne réagissait pas ». J’ai un exemple très récent d’un procès-verbal, c’est vraiment tout ce système très pervers de retournement des phénomènes de preuves. Et ça, dans les procès, on le voit très bien. Donc les agresseurs utilisent ce système-là, à la fois pour bloquer et piéger leur victime et à la fois ensuite pour leur défense. Ils vont le réutiliser une deuxième fois. Et la méconnaissance de tout le monde fait que ça passe. »

La mémoire traumatique

« Au moment de la disjonction, ce qui disjoncte aussi, c’est le circuit de la mémoire. Et du coup, la mémoire émotionnelle, à partir du moment où ça a disjoncté, toutes les violences qui se produisent ne vont pas pouvoir passer par le circuit habituel de la mémoire et être intégrées par l’hippocampe qui est le système d’exploitation de la mémoire pour être transformée en mémoire autobiographique. Tout va rester piégé dans l’amygdale cérébrale. Et cette mémoire non intégrée va être susceptible d’envahir la victime au moindre lien qui rappelle les violences. On peut revivre en même temps ce qu’on ressent, ce qu’on a vu, ce qu’on a entendu, ce qu’on a senti, même, aussi, des images, des flashs, des odeurs, qui reviennent à l’identique, avec les mêmes émotions, une sorte de crise de panique, qui envahissent la personne.

Les personnes qui sont traumatisées vont devoir mettre en place des stratégies de survie pour ne pas exploser continuellement. Il y a deux sortes de stratégies de survie : il y a des conduites d’évitement, c’est-à-dire que ma vie est un terrain miné, le seul moyen, c’est de ne plus mettre les pieds dessus. Donc on ne bouge plus, on ne pense plus, on s’isole, on contrôle tout, plus rien ne bouge, rien ne change. Et petit à petit, la victime arrive à développer des petits espaces où elle se sent en sécurité, avec des personnes sécures. Et il ne faut rien leur bouger. L’autre solution quand il faut quand même avancer sur le terrain miné, alors qu’on sait qu’il y a des mines, que ça risque de sauter, c’est d’avancer. Les premières choses qu’on rencontre, pour se dissocier, c’est l’alcool, la drogue. Donc des produits dissociants, qui reproduisent la dissociation. Ou les médicaments. Et puis, ce qui est moins bien compris, c’est les conduites à risque, les mises en danger. Ça peut être se taper dessus, se mordre, se brûler, se couper. Mais ça peut être aussi avoir des conduites à risque au niveau de pratiques sportives très dangereuses, de pratiques automobiles sur la route très dangereuses. Ça peut être aussi des conduites à risque sexuelles. »

Les conséquences à long terme

« Et puis ces conduites dissociantes, c’est du stress continuel, c’est des mises en danger continuelles, c’est une alcoolisation, c’est une drogue, et c’est ça qui va avoir des conséquences catastrophiques sur la santé. A la fois au niveau cardio-vasculaire, au niveau du diabète, c’est toutes les maladies liées au stress. Ça va entraîner des troubles de l’immunité, des troubles respiratoires à cause du tabagisme – le tabac aussi à hautes doses, c’est dissociant. Donc toutes ces conduites dissociantes vont faire que, par exemple, quand on a subi des violences sexuelles, des violences dans l’enfance, on peut avoir jusqu’à 20 ans d’espérance de vie en moins. Et c’est le déterminant principal de la santé 50 ans après. »

Interview de Muriel Salmona (vidéo 2)

La stratégie de l’agresseur

« Les agresseurs, ils connaissent bien le phénomène puisqu’ils l’utilisent et d’ailleurs, ils excellent dans leur capacité à sidérer les victimes. Mais on le voit, on le voit d’ailleurs avec les terroristes : ils cherchent à sidérer, ils cherchent à traumatiser, donc ils cherchent à sidérer. Donc il faut toujours faire quelque chose que la victime n’attend pas, sur lequel elle n’est pas préparée. Il faut dire des choses qui vont perturber la victime. Il faut avoir un regard, des gestes, une façon d’être qui va être très sidérante. Donc tout comme les bourreaux, ils savent très bien manier les mécanismes psychotraumatiques pour traumatiser très durablement des victimes de torture.

Une jeune femme qui était stagiaire sur une île du Pacifique s’est trouvée, comme elle était stagiaire, à ne pas pouvoir aller dans l’hôtel où il y avait toutes les personnes de l’ambassade. Donc elle s’est retrouvée seule dans un petit hôtel où elle s’est sentie très en insécurité. Et elle avait parfaitement raison puisqu’elle avait beau s’enfermer la nuit, en plein milieu de nuit, un agresseur est arrivé, a défoncé la porte à coups de hache et sous la menace d’un couteau l’a violée. A un moment donné, elle raconte – donc elle était complètement sidérée, bien entendu, dans l’incapacité de bouger, elle était menacée en plus avec un couteau et persuadée qu’elle allait être tuée, vu le contexte – et à un moment donné, elle a commencé à reprendre un petit peu pied par rapport à la sidération, donc à pouvoir penser un petit peu à ce qui était en train de se passer. L’agresseur, lui, a senti qu’elle reprenait pied. Soit il fallait que de nouveau il lui fasse très peur : de nouveau qu’il mette en scène toute une destruction, qu’il se remette à hurler, qu’il se remette à reprendre son couteau, etc. Mais ça, ça l’empêchait de pouvoir continuer ce qu’il était en train de faire. Ou alors, c’est lui dire quelque chose qui allait complètement la sidérer, quelque chose de totalement incongru, fou. Il a opté pour la deuxième solution et il lui a dit : « Tu aimes ça, ce que je te fais ». Et ça l’a fait repartir, ça l’a de nouveau sidérée. Elle décrit bien à ce moment-là que de nouveau, elle était paralysée et elle a de nouveau été dissociée. Et ensuite, c’est quelque chose qu’elle n’a jamais osé dire pendant toute la procédure parce qu’elle avait honte, elle se sentait coupable : « Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour qu’il me dise que j’aime ça ? Est-ce qu’il a senti une réaction de mon corps ? Est-ce qu’il a perçu quelque chose ? ». Et pour elle, c’était une sorte de torture mentale. Et quand je lui expliquais que c’était tout simplement une stratégie, du coup, ça l’a beaucoup soulagée. »

Un agresseur dissocié

« L’extrême violence est traumatisante, à la fois pour les victimes, pour les témoins, mais aussi pour l’agresseur. La différence entre un agresseur et une victime, c’est que l’agresseur, il veut absolument être dissocié pour justement bénéficier d’une anesthésie émotionnelle pour pouvoir aller beaucoup plus loin et ne plus avoir aucune entrave par rapport à une violence extrême et à des actes inhumains de barbarie, et surtout ne pas être touché par la détresse ou la souffrance de la victime. Parce qu’on a des neurones miroirs qui font qu’on ressent les émotions d’autrui. Et ça, c’est très gênant, parce que ressentir la détresse de quelqu’un, c’est vivre cette détresse et du coup, c’est bloquant pour agir contre cette personne-là. Par rapport au 7 janvier [attentat de Charlie Hebdo], par exemple, les terroristes, tout le monde avait remarqué à quel point ils étaient complètement froids, calmes. Ils pouvaient tuer quelqu’un comme ça, en passant, comme si c’était rien. Et du coup, tout le monde se demandait s’ils n’avaient pas pris des drogues. Mais en fait, dans l’extrême violence, il n’y a pas besoin de drogue. C’est-à-dire que quand on installe une violence extrême, à la fois, on va dissocier la victime, donc il ne va plus y avoir d’émotion chez la victime. Et on va aussi dissocier ses propres émotions. »

Quand la dissociation dure

« Il y a beaucoup de victimes de violences qui sont traumatisées, dont on peut penser qu’elles ne vont pas si mal parce qu’elles sont complètement dissociées. C’est-à-dire que si vous restez en contact, soit avec le lieu, le contexte ou avec l’agresseur, et ça, c’est fréquent, à ce moment-là, vous restez dissociée, vous êtes déconnectée de vos émotions. Donc vous pouvez paraître aller pas si mal. Ça, c’est un élément essentiel pour la non prise en charge des victimes et le fait que personne n’a peur pour elle. C’est que, plus elles sont en danger, plus elles sont dissociées, moins les gens vont s’inquiéter pour elles. Comme elles sont déconnectées, elles n’ont pas d’émotions. Et quand vous êtes face à quelqu’un qui n’a pas d’émotions, vous n’avez pas d’émotions non plus parce que les neurones miroir ne vous renvoient rien. Donc vous êtes indifférent à quelqu’un. Je me rappelle un magistrat lors d’une formation qui me dit « Ah, mais je comprends alors pourquoi cette femme qui me racontait des actes de torture et de barbarie par son mari, comme elle ne réagissait pas et qu’elle m’en parlait comme si elle était indifférente à ce qui s’est passé, eh bien moi, j’avais considéré que c’était pas grave. ». Alors que la description, c’était des faits extrêmement graves. Je travaille aussi avec la Cour Nationale des Droits d’Asile et c’est frappant de voir que plus les gens ont subi des violences extrêmes, moins ils sont considérés comme crédibles. Plus ils ont vécu des violences extrêmes, plus ils sont dissociés, totalement, et plus les gens sont indifférents à eux et ne les croient pas. Je dis souvent aux médecins : « si vous vous endormez face à quelqu’un que vous recevez : alarme totale, c’est que vous avez certainement quelqu’un de très traumatisé en face de vous ». »

La prise en charge de la mémoire traumatique

«La première chose à faire, c’est que les personnes soient protégées pour qu’elles ne soient plus dissociées. Parce que quand vous avez quelqu’un de dissocié, pour traiter la mémoire traumatique, c’est compliqué. Puis là, pour qu’elle s’engage dans une démarche thérapeutique, c’est compliqué parce qu’elle ne ressent pas. Enfin, nous, on travaille avec les émotions, justement. Donc il faut déjà que les personnes puissent sortir de leur dissociation pour être prises en charge. La mémoire traumatique, après, ça se travaille … en fait, le but de la prise en charge de la mémoire traumatique, c’est de l’intégrer en mémoire autobiographique. On va faire tout un travail d’intégration en faisant des liens, en allant sur place, en travaillant sur tout ce qui s’est passé au niveau sidération pour que l’on puisse revivre l’événement sans la sidération, avec une analyse corticale. D’ailleurs, sur les IRM, on voit le travail thérapeutique qui fonctionne parce que du coup, aussitôt que le cortex peut comprendre et analyser ce qui se passe, du coup, les choses s’intègrent. Ça fonctionne, les circuits se remettent à fonctionner. Donc d’où l’importance aussi de comprendre ce qui est arrivé. Et d’ailleurs, les victimes de violences sexuelles, elles passent souvent leur vie à essayer de comprendre, parce qu’elles sentent bien que c’est là, la solution, c’est de comprendre ce qui se passe. Sauf qu’on ne leur donne jamais d’outils. Nous on donne tous les outils pour comprendre, repasser, voir tout ce qui s’est passé, pour petit à petit intégrer chaque moment, chaque élément, en mémoire autobiographique. Le problème actuellement, c’est que les professionnels ne sont pas formés, ni au repérage des troubles psychotraumatiques, ni à la connaissance des mécanismes. Donc ils ne peuvent pas informer réellement les victimes. Et puis, ils ne sont pas formés non plus au traitement. Ils n’ont pas d’outils pour traiter les personnes. Ils vont d’abord faire de faux diagnostics. C’est-à-dire que la mémoire traumatique, quand vous entendez des voix, vous voyez qu’il y a quelqu’un dans une pièce, vous avez l’impression qu’on vous touche, c’est tout de suite pris pour des hallucinations. Vous avez l’impression qu’on veut vous tuer, etc. on va vous dire que vous êtes schizophrène, psychotique. Il y a beaucoup de gens qui sont étiquetés schizophrènes, alors qu’ils sont simplement traumatisés. On va dire aux personnes qu’elles ont des troubles thymiques, maniaco-dépressifs, etc. alors que c’est simplement des accès de mémoire traumatique qui les replongent. Et puis, on va traiter leurs symptômes en les dissociant. Sauf qu’on va donner des médicaments qui vont dissocier les personnes. Donc on va faire des cocktails avec anxiolytiques, anti-dépresseurs, neuroleptiques, somnifères, thymorégulateurs. Mais tout ça, c’est très efficace, ils sont complètement déconnectés. Tout ce qui est sismothérapie, vous savez, les électrochocs, comment ça fonctionne : ça fait disjoncter le cerveau. Donc c’est hyper-efficace pour faire dissocier quelqu’un. Donc c’est comme ça qu’on a utilisé et qu’on utilise toujours les électro-chocs pour traiter les gens psychotraumatisés. Qu’est-ce qui marche bien aussi pour dissocier les gens, c’est d’être violents avec eux. Vous avez quelqu’un qui fait une crise d’angoisse, une attaque de panique, vous lui donnez une grande claque, c’est très efficace. Vous le mettez sous une douche froide, c’est très efficace. Vous hurlez contre cette personne, c’est très efficace, vous la calmez. Sauf que vous la calmez en la dissociant et en la traumatisant. Donc dans l’ensemble, le traitement sauvage des troubles psychotraumatiques, c’est de dissocier les gens et de dire, tout va bien. Après, il y a des dissociations un peu plus douces qui vont être l’hypnose, l’EMDR, etc. où ce sont des dissociations plus légères, mais s’il n’y a pas de travail psychothérapique derrière pour traiter la mémoire traumatique, c’est aussi une façon de « circulez, y a plus rien à voir ». Donc on essaye de ne pas donner de médicaments dissociants. On essaye, c’est vraiment le traitement de fond, c’est la psychothérapie, c’est la prise en charge sur la mémoire traumatique, de faire refonctionner les circuits. On peut traiter la douleur mentale quand elle est trop importante, exactement comme on donne de la morphine. Mais dans l’ensemble, on essaye d’utiliser le moins possible de médicaments psychotropes parce qu’ils sont plutôt dissociants. En revanche, on utilise un traitement qui est très efficace qui est les béta-bloquants. C’est un médicament qui diminue la production d’adrénaline. Donc, il diminue les facteurs stress, adrénaline, cortisol, et du coup il évite les allumages intempestifs de mémoire traumatique. Donc il sécurise un peu la personne. Et puis, ça permet de traiter la personne en donnant plus de sécurité et d’aller plus sur le terrain sans que ça parte en vrille. Et puis, ça protège le coeur, ça protège le cerveau, donc c’est tout bénéfice aussi. »

Les solutions

« C’est cette nécessité de développer des formations pour les professionnels pour qu’ils puissent prendre en charge, poser la question, avoir une culture de la protection des victimes, c’est-à-dire chercher à les protéger, et une culture de la prise en charge des troubles psychotraumatiques. Il faut une formation dès les études initiales et ensuite, dans les études de spécialité. C’est fou que pour la psychiatrie il n’y a pas une [formation], c’est plus de 60 % de la psychiatrie qui est liée aux psychotraumatismes. Donc c’est absolument essentiel. Les violences, c’est un problème de santé publique majeur, donc il faut s’en emparer et il faut que tous les professionnels soient formés. Et il faut absolument créer des centres de soin spécifiques. Actuellement, c’est une galère absolument épouvantable pour les victimes pour trouver des professionnels et des prises en charge sécurisées par des professionnels formés, sérieux, compétents. Et il est très important aussi de faire toute une information sur la sexualité pour les plus jeunes, de lutter contre tout ce qui est stéréotypes autour de la sexualité violente, lutter contre la pornographie, donc améliorer encore la lutte contre tout le système prostitutionnel, ce qui a déjà été le cas avec la loi qui maintenant pénalise les clients, mais il faut aller encore, il faut vraiment aller loin là-dessus. Et puis aussi, lutter contre tout ce qui est culture du viol, stéréotypes, informer sur les droits de chacun, sur la notion de consentement, le respect du consentement de l’autre, avec des notions de consentement qui ne doit pas être uniquement sur « elle a pas dit non ». Il faut absolument avoir un « oui » et un « oui  éclairé». Ce qu’on peut espérer, c’est que, là, il y a beaucoup de victimes de terrorisme qui vont avoir des troubles psychotraumatiques très lourds – il faut savoir que les victimes de viol ont les mêmes conséquences psychotraumatiques que les victimes de torture ou d’actes de terrorisme – et qu’il faudra prendre en charge toutes ces personnes. Et on les met moins en cause que les victimes de viol, donc il n’y a pas cette culture du viol. On va peut-être plus les entendre. Parce que les associations – je travaille avec elles – sont quand même assez revendiquantes par rapport à la prise en charge et c’est peut-être par leur intermédiaire qu’on va obtenir ce qu’on arrive pas à obtenir malgré tout notre travail de plaidoyer, nos luttes incessantes, etc. sur une amélioration de la prise en charge. »

Courte explication sur la pornographie et la prostitution (texte figurant sous vidéo 2)

« Explications de Muriel Salmona sur la pornographie et la prostitution : »

« Près de 90% des personnes prostituées ont subi des violences, particulièrement des violences sexuelles, dans l’enfance. Elles se retrouvent prostituées parce qu’elles sont dissociées avec, de ce fait, une grande tolérance aux violences. C’est même la raison pour laquelle elles sont choisies par les proxénètes et cela arrange les client. Je ne suis pas pour la prohibition, je ne veux pas empêcher quiconque d’être prostituée, mais contre le système d’exploitation prostitutionnel (proxénètes et clients) et l’absence de protection et de soins qui livrent et piègent ces personnes traumatisées dans ce système.

De même par rapport à la pornographie, ce que je dénonce c’est le fait de filmer des actes très violents avec des personnes qui les subissent vraiment et de participer à la diffusion d’une sexualité présentée par nature comme violente.

Être dissociée représente un risque majeur de subir des violences à répétition (70% des personnes ayant subi des violences sexuelles en subissent à nouveau) et explique les phénomènes d’emprise.

Parmi les solutions à ne pas oublier, il y a la lutte conte les inégalités, le sexisme et toutes les discriminations. Les violences sexuelles se font dans un contexte de rapport de force et de domination masculine. Les personnes qui subissent le plus de violences sont les enfants (les filles surtout), les personnes handicapées et les femmes. Les violences sexuelles ne relèvent jamais d’un désir ou d’un besoin sexuel : ce sont de la destruction et de l’excitation à la haine. » »

Bibliographie

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Santé Médecine – Journal des Femmes. (2017). Le cortex cérébral [en ligne]. Décembre 2017 [consulté le 15 décembre 2017]. Disponible à l’adresse: http://sante-medecine.journaldesfemmes.com/faq/8329-cortex-cerebral-definition

Santé Médecine – Journal des Femmes. (2017). Le cortisol, l‘hormone du stress [en ligne]. Décembre 2017 [consulté le 15 décembre 2017]. Disponible à l’adresse: https://www.femmeactuelle.fr/sante/sante-pratique/cortisol-23596

Santé Médecine – Journal des Femmes. (2017). Le cortisol – Analyse de sang [en ligne]. Décembre 2017 [consulté le 15 décembre 2017]. Disponible à l’adresse: http://sante-medecine.journaldesfemmes.com/faq/6578-cortisol-analyse-de-sang

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L’amnésie traumatique, une mémoire déconnectée pour survivre à l’effroi

Les avancées en neurosciences et psychotraumatologie ouvrent aujourd’hui des perspectives intéressantes pour la reconnaissances des violences par la justice. Par exemple, il est probable que les traces des violences que l’on retrouve dans le cerveau et l’ADN des victimes (Kuhni, 2017), ainsi que les souvenirs d’une extraordinaire précision qui ressurgissent après une amnésie traumatique pourront dans un avenir proche servir à faire condamner en justice des agresseurs (violeurs, pédocriminels, etc.).

Sachant que ces agresseurs font rarement une seule victime, ces souvenirs parfaitement conservés et encapsulés momentanément par un processus de survie dans les amygdales cérébrales (mémoire traumatique) pourront sauver d’autres victimes potentielles. C’est pourquoi, même des années après l’agression, cette puissante mémoire qui ressurgit d’une amnésie traumatique peut être un précieux outil de survie et de changement pour la société toute entière.

Toutefois, pour que ces données soient reconnues par la justice comme preuves des agressions subies, il faut dans un premier temps que la loi change, que les délais de prescription soient allongés et surtout que les tribunaux cessent d’utiliser des théories sans aucun fondement scientifique telle la théorie des faux souvenirs pour décrédibiliser la parole des victimes. Pour cela, il faut que les juges et les expert-e-s soient solidement formé-e-s à la psychotraumatologie et aux processus de violence (phénomènes d’emprise, grooming, cycle de la violence, etc.).

Andrea Dworkin « Souvenez-vous, résistez, ne pliez pas »

La puissance de la résurgence des souvenirs après une amnésie traumatique pour changer la société me fait penser à la légendaire féministe Andrea Dworkin et à sa célèbre phrase :

« Souvenez-vous, résistez, ne pliez pas » (Dworkin, 2007)

Ces mots d’Andrea Dworkin nous disent à quel point le souvenir des agressions est un outil majeur pour mettre fin aux violences . Donc intéressons-nous à la parole courageuse des personnes qui sortent d’une amnésie traumatique, soyons solidaires avec elles pour faire reconnaître ces violences. Ces souvenirs très précis des agressions sont une clef vitale pour un réel changement de société.

Voici, résumé en quelques mots, le message d’où est tiré cette célèbre phrase « Souvenez-vous, résistez, ne pliez pas ». En 1995, à Toronto, Andrea Dworkin a livré devant une assemblée de femmes un message à l’occasion d’un colloque intitulé « The Future of Feminism ». Dans ce message d’une grande puissance, elle demande aux femmes de se souvenir, de résister et de ne pas plier face aux violences sexistes et à la domination masculine. Plus précisément, elle demande aux femmes de se souvenir des violences sexistes, des agresseurs et des victimes qui sont la plupart du temps oubliées ; de résister aux hommes et aux agresseurs ; de ne pas plier (ou céder) face à la domination masculine. Elle demande aux femmes de « briser le silence », de commencer à parler de tout ce qui a toujours été caché, occulté, parce que les femmes n’ont jamais eu la parole. Dans toute l’histoire de l’humanité, les femmes ont toujours été silenciées et tout a été décidé et fait sans elles. Elle demande aux femmes de ne pas oublier toutes ces femmes violées et tuées par les hommes et que cette mémoire serve de base à la résistance des femmes. (Tradfem, 2017)

Ce message d’Andrea Dworkin est d’une grande actualité, puisque le hashtag #metoo a précisément lancé une vague de résistance basée sur la parole des victimes et le souvenir des violences sexuelles.

Dans un autre texte célèbre intitulé « Je veux une trêve de 24 heures durant laquelle il n’y aura pas de viol », Andrea Dworkin exprime ces mêmes notions :

« Nous n’avons pas l’éternité devant nous. Certaines d’entre nous n’ont pas une semaine de plus ou un jour de plus à perdre pendant que vous discutez de ce qui pourra bien vous permettre de sortir dans la rue et de faire quelque chose. Nous sommes tout près de la mort. Toutes les femmes le sont. Et nous sommes tout près du viol et nous sommes tout près des coups. (…) Toutes les trois minutes une femme est violée. Toutes les dix-huit secondes une femme est battue par son conjoint. Il n’y a rien d’abstrait dans tout cela. Ça se passe maintenant, au moment même où je vous parle. (…) C’est fait ici et c’est fait maintenant et c’est fait par les gens dans cette salle aussi bien que par d’autres contemporains : nos amis, nos voisins, des gens que l’on connaît. (…) ce jour où pas une femme ne sera violée, nous commencerons la pratique réelle de l’égalité, parce que nous ne pouvons pas la commencer avant ce jour-là. Avant ce jour-là, elle ne veut rien dire parce qu’elle n’est rien ; elle n’est pas réelle ; elle n’est pas vraie. Mais ce jour-là, elle deviendra réelle. Et alors, plutôt que le viol, pour la première fois dans nos vies – tant les hommes que les femmes –, nous commencerons à faire l’expérience de la liberté. » (Tradfem, 2014b)

Dans autre texte intitulé « Terreur, torture et résistance », Andrea Dworkin invite à sortir de l’amnésie individuelle et sociétale qui permet aux agresseurs de poursuivre leur violences :

« Nous vivons sous un règne de terreur. Et ce que je vous dis aujourd’hui, c’est que je veux que nous cessions de trouver ça normal. Et la seule façon de cesser de trouver ça normal est de refuser d’être amnésiques chaque jour de nos vies. De nous rappeler ce que nous savons du monde dans lequel nous vivons. Et de nous lever chaque matin, décidées à faire quelque chose à ce sujet. » (Tradfem, 2014a)

Ces mots d’Andrea Dworkin sont des soutiens pour appréhender pleinement l’importance de la prise en compte des souvenirs d’une grande précision qui ressurgissent après une amnésie traumatique, car ces souvenirs sont un bienfait pour la société entière.

Mié Kohiyama

La journaliste franco-japonaise Mié Kohiyama milite pour que l’amnésie traumatique soit reconnue dans les procédures et que le délai de prescription soit allongé pour tenir compte de cette amnésie à laquelle sont confrontées un très grand nombre de victimes de violences (env. 40% des victimes).

Mié Kohiyama a été elle-même victime de viols à l’âge de 5 ans, avec une amnésie traumatique qui a duré 32 ans. Suite à la résurgence de ses souvenirs traumatiques, elle a écrit un livre sur ce thème : « Le petit vélo blanc » (B., 2015) avec le pseudo Cécile B. Cette journaliste utilise le terme de « mémoire «gelée dans le temps » » qui représente parfaitement ces souvenirs laissés tels quels, avec une précision absolue, comme s’ils avaient été enregistrés avec « une caméra à la main » (Kohiyama, 2017) et que, pour survivre à l’effroi glaçant causé par le viol, cet enregistrement a été figé, conservé par la glaciation du traumatisme depuis des années.

Pour faire connaître l’amnésie traumatique au plus grand nombre, Mié Kohiyama a créé une page Facebook sur laquelle on trouve de nombreux témoignages de victimes ayant été confrontées à une amnésie traumatique. Le nom de cette page est « moiaussiamnésie » (Moiaussiamnésie, 2017), sans doute en référence au hashtag #meetoo qui a permis la libération de la parole des victimes.

Dans une tribune publiée le 14 novembre 2017 dans Le Monde, Mié Kohiyama demande précisément à ce que la loi tienne compte du fait que le souvenir d’un traumatisme ressurgit souvent longtemps après le délai de prescription en raison de l’amnésie traumatique.

Voici le début de ce texte : « La récente actualité autour de l’animatrice Flavie Flament a remis sur le devant de la scène la question de l’amnésie traumatique, qui touche 40% des mineurs victimes de viols et peut durer plus de quarante ans, selon les travaux des psychologues Linda Meyer Wil­liams et Cathy Widom et l’enquête sur l’impact des violences sexuelles dans l’enfance de l’association Mémoire traumatique et victimologie.

Le mécanisme est désormais bien connu médicalement et scientifiquement, comme l’explique la psy­chiatre Muriel Salmona. « Il s’agit d’un mécanisme neurobiologique de sauvegarde bien documenté que le cerveau déclenche pour se protéger de la terreur et du stress extrême générés par les violences qui présentent un risque vital (cardio-vasculaire et neurologique). (…) Ce mécanisme fait disjoncter les circuits émotionnels et ceux de la mémoire, et entraîne des troubles dissociatifs et de la mémoire, responsables des amnésies et d’une mémoire traumatique. »

Il y a quatre ans, j’ai été l’une des pionnières à médiatiser ce sujet en France en menant la première procédure devant la Cour de cassation, aux côtés du bâtonnier Gilles-Jean Portejoie, pour demander une révision des délais de prescription, à la suite des viols dont j’ai été victime en 1977, soit il y a quarante ans. J’avais alors 5 ans.

C’est un cousin éloigné, âgé de 39 ans à l’époque, qui s’en est pris à l’enfant que j’étais, de façon particulièrement brutale. Mon cerveau a occulté les faits, qui ont ressurgi avec une violence inouïe en 2009 à la suite d’un choc émotionnel et d’une séance d’hypnose. Ces souvenirs ont explosé à ma conscience avec une précision « chirurgicale », comme si j’avais une caméra à la main et que je revivais les scènes dans ma chair.

Mémoire « gelée dans le temps »

Un mécanisme expliqué par le fait que la mémoire traumatique est comme « gelée dans le temps », contrairement à la mémoire autobiographique qui, elle, est plus [aléatoire, explique la docteure Salmona. « La mémoire traumatique est une mémoire émotionnelle (…)] » (Kohiyama, 2017)

Flavie Flament

L’animatrice de radio/TV et autrice Flavie Flament dont parle Mié Kohiyama dans sa tribune (Kohiyama, 2017) milite également pour l’allongement du délai de prescription des crimes sexuels commis sur des mineur.e-s.

Flavie Flament a elle-même été violée par un célèbre photographe à l’âge de 13 ans, avec une amnésie traumatique qui a duré 22 ans. En 2009, au cours d’une séance de psychothérapie, le souvenir du viol lui est brutalement revenu. En 2016, elle a publié un livre intitulé « La consolation » dans lequel elle parle de son histoire et du viol en alternant des passage à la 1ère personne et des passages à la 3ème personne, mais sans jamais citer de noms réels et en utilisant pour elle-même le surnom de « Poupette ».

Le 22 novembre 2016, Flavie Flament a été nommée par Laurence Rossignol (ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes) à la tête d’une mission gouvernementale de réflexion sur le prolongement du délai de prescription pour les viols. En avril 2017, cette mission a proposé de passer le délai de 20 à 30 ans dans les cas de crimes sexuels commis sur des mineurs.

Le 7 novembre 2017, Flavie Flament était avec Elise Lucet sur le plateau de C à vous (talk-show de France 5) pour présenter le reportage de France 5 intitulé « Viols sur mineurs : mon combat contre l’oubli » qui a été diffusé le 15 novembre 2017 (France 5, 2017). Au cours de cette émission, la journaliste qui présente le sujet se réjouit qu’il y ait enfin une étude scientifique du traumatisme. Elle précise qu’il y a 40 % des victimes qui ont une amnésie totale qui peut durer des années et que cette amnésie peut s’expliquer neurologiquement. S’en suivent des extraits du reportage de France 5. On y entend la neurologue et une voix off pour Flavie Flament : « Quand on a un stress continu avec finalement une production anormale de stress, d’hormone du stress, de cortisol, l’hippocampe va être la cible de ce cortisol. » (la neurologue), « Les vagues de stress émotionnel ont donc affecté mes hippocampes, bloqué mes souvenirs traumatiques, et provoqué mon amnésie. » (voix off), « Donc là, chez un sujet du même âge, on voit que la hauteur de l’hippocampe, ici, est normale, c’est-à-dire que la structure grise qui est l’hippocampe occupe toute la place. Alors que sur l’IRM de Flavie, on voit que cette même structure qui est ici n’occupe pas toute la place, toute la hauteur. Et à la place, on voit ce liseré noir qui est un liseré de liquide céphalo-rachidien. Ce que l’on voit aujourd’hui, c’est la preuve d’une souffrance chronique matérialisée sur ces hippocampes. » (la neurologue). La journaliste termine le sujet en disant : « Donc grâce à cet IRM, on découvre les marqueurs de la souffrance, ce qui ouvre quand même des perspectives incroyables : déjà on sait que la violence a un impact sur le cerveau et sur le développement cérébral. »

Dans un article à propos de l’ADN et du cerveau (Kuhni, 2017), vous trouverez une transcription complète de cette partie du reportage « Viols sur mineurs : mon combat contre l’oubli » de France 5 dans laquelle Flavie Flament discute avec deux neurologues de ses IRM.

L’amnésie traumatique, un mécanisme neurologique de survie

« Ses souvenirs étaient « enfermés » en elle comme « à double tour ». Ces confidences, extraites du documentaire Viols sur mineurs : un combat contre l’oubli, diffusé mercredi 15 novembre sur France 5 – et écrit par l’animatrice Flavie Flament –, ont remis en lumière l’amnésie traumatique.

(…) L’amnésie traumatique décrit une période pendant laquelle une personne n’a pas conscience des violences qu’elle a subies. Le souvenir, enfoui dans le cerveau, est inaccessible à cause d’une dissociation qui s’opère au moment du traumatisme. A ce moment-là, « pour se protéger de la terreur et du stress extrême générés par les violences, le cerveau disjoncte et déconnecte avec les circuits émotionnels et ceux de la mémoire », explique Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie.

Le phénomène peut durer plusieurs mois, voire plusieurs années. « C’est comme regarder un paysage montagneux dans un épais brouillard, on devine que quelque chose se cache derrière mais on ne sait pas quoi exactement », décrypte la psychiatre. C’est pourquoi, bien souvent, on constate chez les personnes atteintes d’amnésie traumatique une « sensation de vide », une « souffrance » :

« Elles ont l’impression d’avoir subi quelque chose sans savoir quoi. Elles n’ont pas véritablement oublié leur traumatisme mais émotionnellement, elles n’y ont pas accès à cause de la dissociation. »

La remontée brutale des souvenirs a généralement lieu quand la victime n’est plus exposée à son agresseur ou quand elle vit un changement radical, comme la perte d’un proche, une rencontre, une émigration ou un bouleversement émotionnel du type grossesse ou maladie. 

(…) Découverte au début du XXe siècle, l’amnésie traumatique a d’abord été décrite chez des soldats traumatisés qui ne se souvenaient plus des combats. Mais c’est chez les victimes de violences sexuelles dans l’enfance que l’on retrouve le plus d’amnésies traumatiques, « leur cerveau étant beaucoup plus vulnérable aux violences et au stress extrême ainsi qu’aux traumatismes qu’elles entraînent », précise Muriel Salmona.

Le phénomène peut également toucher des personnes ayant subi dans l’enfance un traumatisme comme la mort d’un proche, ou encore des victimes d’attentat, comme le décrit Mme Salmona (…)

Dans une enquête réalisée en 2015 par le collectif Stop au déni auprès de 1 214 victimes de violences sexuelles, 37 % des victimes mineures ont rapporté des périodes d’amnésies traumatiques qui ont duré jusqu’à quarante ans, et même plus longtemps dans 1 % des cas. Elles ont duré entre vingt et un et quarante ans pour 11 % d’entre elles, entre six et vingt ans pour 29 % et moins de un an à cinq ans pour 42 %.

C’est au regard de ces résultats que plusieurs associations de victimes, telles que Mémoire traumatique et victimologie, ont fait campagne pour que les délais de prescription en cas de viol ou d’agression sexuelle, jugés « inadaptés », soient allongés.

Ainsi, en 2016, Laurence Rossignol, alors ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes, confie une mission sur le viol et les délais de prescription au magistrat Jacques Calmettes et à l’animatrice Flavie Flament, violée à l’âge de 13 ans par le photographe David Hamilton et victime d’une amnésie traumatique qu’elle a racontée dans un livre, La Consolation. » (Alouti, 2017b)

Dans le texte qui suit, Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie donne une explication très claire et synthétique de l’ensemble du processus neurologique enclenché pour survivre à une situation de violence extrême, processus qui peut précisément produire une amnésie traumatique dans environ 40 % des cas, selon l’étude précitée : «  « La violence génère un état de sidération des fonctions supérieures du cerveau (cortex frontal et hippocampe) qui, en empêchant le contrôle et la modulation de la réponse émotionnelle, entraîne un stress dépassé avec des sécrétions non contrôlées d’hormones de stress (adrénaline et cortisol) qui représente un risque vital cardiologique et neurologique. Pour échapper à ce risque, le cerveau met en place un mécanisme de sauvegarde neurobiologique avec une production d’un cocktail de drogues assimilables à de la morphine et de la kétamine, qui fait disjoncter le circuit émotionnel. Cette disjonction isole la petite structure sous-corticale responsable de la réponse émotionnelle (l’amygdale cérébrale) et stoppe la sécrétion d’adrénaline et de cortisol par les surrénales, ce qui évite le risque vital mais crée un état de dissociation traumatique avec anesthésie émotionnelle du fait de l’interruption du circuit émotionnel, et une mémoire traumatique du fait de l’interruption du circuit d’intégration de la mémoire. Cette mémoire traumatique est une mémoire émotionnelle qui n’a pas été intégrée par l’hippocampe pour la transformer en mémoire autobiographique. Elle n’est pas consciente et elle contient, de façon indifférenciée, les violences, leurs contextes, les ressentis, les cris, les paroles de la victime et de l’agresseur. Au moindre lien rappelant les violences, elle est susceptible d’envahir le psychisme de la victime, et de lui faire revivre tout ou partie de ce qu’elle a subi, comme une machine infernale à remonter le temps. C’est une torture, elle transforme l’espace psychique de la victime en un terrain miné. » » (Apprendre à éduquer, 2017)

Mémoire, survie et pathologie, guérison

L’une des fonctions vitales de la mémoire est de nous protéger des dangers en conservant le souvenir des situations dans lesquelles un danger est apparu. Cette mémoire de survie permet d’éviter de se confronter à nouveau à des situations similaires (prévention), ou du moins, de se préparer à réagir si elles réapparaissent (action).

Toutefois, grâce à la psychotraumatologie et aux neurosciences, on sait aujourd’hui que pour préserver la vie d’une personne confrontée à une situation d’effroi (viols, tentatives de meurtre, attentats, par exemple) et par conséquent à un risque vital au niveau cardiologique et neurologique, des mécanismes neurologiques de survie vont bloquer l’événement traumatique dans l’amygdale cérébrale sous la forme d’une mémoire traumatique qui ne sera pas accessible consciemment. Autrement dit, pour permettre à la personne d’échapper à une mort cardiaque ou neurologique, une porte se ferme dans l’amygdale cérébrale (mémoire émotive, inconsciente, non encore traitée) pour empêcher l’information d’aller normalement vers l’hippocampe qui est chargé de la transformer en mémoire autobiographique (mémoire consciente).

Amygdale cérébrale

Hippocampe

Mais cette mémoire déconnectée est toujours accessible aux processus inconscients, afin de permettre à la victime d’assurer sa survie en développant des stratégies de protection, même sans avoir le souvenir conscient de la situation d’effroi. L’amnésie traumatique constitue donc un mécanisme extrêmement élaboré de l’organisme pour lui permettre de survivre à un trauma très violent. Il est probable, comme nous le verrons ci-après, que plus l’émotion est forte (effraction psychique) et plus l’atteinte au corps est violente (effraction corporelle), plus l’événement s’inscrira de façon extrêmement précise dans la mémoire, avec le moindre détail de ce que la victime a perçu au moment de l’agression. C’est sans doute la raison pour laquelle, lorsque la mémoire de l’événement traumatique ressurgi, par flash-backs, par exemple, cette mémoire est d’une précision impressionnante, avec des détails très précis (par exemple, les motifs de la tapisserie que la victime voyait pendant le viol, etc.).

C’est en général la mise en sécurité et la fin définitive de la situation d’agression (mort de l’agresseur, etc.) ou le contact avec un événement similaire qui vont la plupart du temps permettre de réveiller cette mémoire brutalement et recréer l’espace d’un instant la connexion avec cette mémoire. Par exemple, j’accompagnais en thérapie depuis quelques mois une jeune femme qui m’avait consultée pour des crises de tétanie foudroyantes. Lorsque cette jeune femme s’est trouvée pour la première fois à faire une fellation à un homme avec lequel elle se sentait en confiance, en sécurité, les souvenir d’un viol qu’elle a subi à l’âge de 5 ans ont ressurgi brutalement. Il s’agissait précisément d’une fellation et l’agresseur était son oncle. Elle a revu la scène de façon très précise, le sexe de son oncle, la chambre à coucher de son oncle, etc. Comme cette jeune femme était en thérapie, nous avons immédiatement travaillé sur ce viol et peu après, les crises de tétanie ont cessé.

Hippocampe et amygdale

Toutefois, malgré l’efficacité de ce mécanisme de survie, avec le temps, cette mémoire traumatique, ce contenu inconscient encapsulé dans l’amygdale cérébrale va la plupart du temps créer une forte anxiété, une forte tension, avec le risque de créer des troubles psychiques et physiques souvent sévères, et ceci pendant des années, voire toute une vie si aucun traitement n’est fait. C’est la raison pour laquelle, il faut absolument et le plus rapidement possible traiter cette mémoire traumatique. La psychothérapie va permettre à la personne de réaccéder ces matériaux psychiques dans un environnement sécurisant et de les remettre en circulation. Ce travail autour de la mémoire traumatique doit se faire dans des conditions ultra-sécures, avec beaucoup de bienveillance, une grande prudence, et, surtout, un grand professionnalisme, c’est-à-dire avec des professionnel-le-s formé-e-s et expérimentée-s. Ainsi, peu à peu, cette mémoire déconnectée va pouvoir émerger en toute sécurité à la conscience parce que la personne aura pris pleinement conscience qu’elle n’est plus en danger, qu’elle n’est plus une enfant ou une personne vulnérable (face à un viol, un attentat, etc,) et qu’elle a les ressources pour contacter corporellement et émotionnellement ce contenu traumatique, cet événement effroyable qu’elle avait du mettre de côté pour survivre. La mémoire traumatique (enfermée dans l’amygdale cérébrale) va ainsi être libérée et pouvoir enfin prendre le circuit cérébral normal vers la transformation en mémoire autobiographique (travail de l’hippocampe).

Fosse postérieure du cerveau

Mémoire, émotions et mouvement

Les neurosciences ont évolué rapidement depuis quelques décennies, mais n’en sont sans doute qu’au début de leurs découvertes dans le domaine fascinant et complexe de la mémoire. « (…) les scientifiques commencent à peine à comprendre comment fonctionne la mécanique des souvenirs. » (Molga, 2017). « « Plus la recherche en neurosciences avance, plus on comprend que de nombreux centres cérébraux sont impliqués dans la mémoire, (…) On suppose que les multiples aspects d’un souvenir sont stockés à différents endroits. À un endroit, il va y avoir la composante émotionnelle, à un autre la composante sensorielle, à un troisième l’aspect factuel… » » (Dufour, 2017)

Une corrélation entre puissance d’impression de la mémoire et puissance des émotions a été observée depuis fort longtemps, ce qui expliquerait la précision chirurgicale des souvenirs ressurgissant de la mémoire traumatique suite à une amnésie traumatique, ou, plus largement, des souvenirs très nets des personnes ayant vécu un trauma sans pour autant déclencher une amnésie traumatique.

«  (…) plus la charge émotionnelle associée au souvenir est forte, mieux on s’en souvient. « À Toulouse, la plupart des gens savent ce qu’ils faisaient lors de l’explosion de l’usine AZF, même s’ils n’étaient pas en train de faire attention à leurs activités » (…). » (Dufour, 2017)

Mieux encore, en 2016, une étude a constaté qu’une personne exposée à des émotions fortes imprime mieux dans sa mémoire les événements qui suivent, même s’ils n’ont pas créé d’émotion particulière pour elle (Actu Santé, 2016). Autrement dit, les émotions fortes semblent augmenter la capacité à mémoriser, et ceci même au-delà de l’instant fortement émotionnel.

Une hypothèse couramment admise au début des années 90 a été que la mémoire ne s’imprime que s’il y a suffisamment d’émotion. « Une expérience ne peut être mémorisée que lorsqu’une émotion suffisante est suscitée » (Ginger, 1995, p. 97). Cette hypothèse s’est appuyée sur les connaissances de l’époque des neurosciences, notamment par le fait que la mémoire et les émotions sont traitées par la même zone du cerveau : le système limbique (zone logée en profondeur au centre du cerveau).

« Terme introduit par Paul MacLean en 1952, le système limbique fut longtemps considéré comme le siège des émotions (agressivité, peur, plaisir, colère). Mc Lean proposa que le cerveau était composé de trois parties : le cerveau reptilien, le système limbique et le néocortex. » (Neuromedia, 2017).

Le système limbique fut d’ailleurs surnommé le « cerveau émotionnel », dénomination utilisée par exemple par le neuropsychiatre et chercheur David Servan-Schreiber (Psychologies, 2003), fondateur de l’Institut français d’EMDR et de l’association EMDR-France. Notons au passage que le système limbique contient précisément l’hippocampe (rôle central dans les processus de mémorisation / mémoire épisodique ou autobiographique) et l’amygdale cérébrale (rôle central dans la gestion des émotions / mémoire émotive) dont nous découvrons depuis quelques années le rôle essentiel en psychotraumatologie.

Une autre hypothèse a été que la mémoire s’imprime plus fortement lorsqu’il y a du mouvement. Cette hypothèse s’est également appuyée sur les neurosciences de l’époque, notamment par le fait que l’hémisphère cérébral droit est majoritairement émotionnel, corporel, intuitif, visio-spatial (images et espace), alors que l’hémisphère cérébral gauche est majoritairement verbal, rationnel, analytique. Autrement dit, l’hémisphère cérébral droit prend en charge à la fois les émotions et l’espace (Ginger, 1992, p. 321), en tant que navigation spatiale (sens spatial, orientation, etc.). Partant de là, il n’est pas incohérent d’imaginer que le mouvement puisse avoir un impact identique à celui des émotions sur les processus de mémorisation. Et c’est effectivement ce qui a été observé dans les processus d’apprentissage, sachant que l’hémisphère gauche gère également les apprentissages.

« C’est en effet l’hémisphère droit qui gère – avec son approche globale – la nouveauté et tous les apprentissages, comme l’explique Elkhonon Goldberg (In Prodiges du cerveau – Robert Laffont, 2007), professeur de neurologie à l’école de médecine de l’université de New York, aux États-Unis. Toutes les informations nouvelles passent donc par l’hémisphère droit, le gauche servant au stockage et à l’organisation plus précise et systématique de nos savoirs. » (Psychologies, 2008)

En partant des hypothèses d’une mémorisation favorisée par émotion et mouvement, il n’y aurait donc rien de plus inefficace pour la mémorisation qu’un-e élève passif-ve (assis à un pupitre, par exemple) face à un-e professeur-e incapable de mobiliser de l’émotion chez ses élèves. Depuis, les données en neurosciences ont servi à étayer progressivement les hypothèses des sciences cognitives, ainsi que les méthodes de pédagogie active dans laquelle les élèves/étudiant-e-s participent activement (Pelvillain, 2015). Les thérapies dites « psycho-corporelles » et « psycho-émotionnelles » se sont pour la plupart développées avant que les neurosciences n’apportent ce premier éclairage. En revanche, les thérapeutes intéressé-e-s par les neurosciences y ont sans doute vu une confirmation de l’intérêt d’un travail thérapeutique corporel et émotionnel (Ginger, 1992, pp. 297-324).

Instrumentalisation sexiste des neurosciences

La découverte des neurosciences concernant les hémisphères cérébraux a malheureusement été aussitôt genrée de façon bien patriarcale en attribuant des valeurs féminines et masculines aux cerveaux gauche et droit. Par exemple, certain-e-s ont prétendu que les femmes fonctionneraient majoritairement avec le cerveau gauche (de façon logique, rationnelle, verbale, non émotive, etc.) et les hommes fonctionneraient majoritairement avec le cerveau droit (de façon émotive, non verbale, créative, imaginative, spatiale, etc.) (Ginger, 1992, pp. 322-324).

Cette manière de genrer le cerveau ne sert qu’à aggraver les inégalités et des discriminations pour les femmes et les filles, alors que l’on trouve autant de représentant-e-s de chaque sexe dans les différentes spécificités. Ces stéréotypes de genre ont même souvent inversé la situation puisque les hommes parlent plus que les femmes. Or, ces pseudo-scientifiques ont attribué le fait de parler beaucoup aux femmes, ce qui est un comble alors qu’elles ne peuvent souvent pas s’exprimer et que leur parole est sans cesse coupée par celle des hommes.

Système limbique, hippocampe, amygdale et cortex préfrontal

Pour celles et ceux que cela intéresse, voici quelques très brèves explications concernant les parties et structures du cerveau dont parle cet article.

Système limbique

Source : Mémoire Traumatique et Victimologie

Situé dans le système limbique qui est un groupe de structures de l’encéphale, l’hippocampe (structure du cerveau) joue un rôle essentiel dans l’acquisition des connaissances et la gestion de la mémoire autobiographique « Hippocampe : contrôle de l’humeur, mémorisation, concentration, acquisition de connaissance (…) L’hippocampe participe à des fonctions aussi essentielles à la vie relationnelle que la régulation de l’humeur, l’acquisition des connaissances et de façon plus générale, à l’adaptation d’un individu à son environnement. »  (Neuroplasticité, 2016)

Également logée dans le système limbique, l’amygdale cérébrale (structure du cerveau) joue un rôle essentiel dans toutes les situations de stress et la gestion des émotions. « Amygdale : gestion des émotions, réactions de peur, anxiété, agressivité (…) Structure en forme d’amande située près de l’hippocampe, l’amygdale joue un rôle essentiel dans la gestion de nos émotions et en particuliers nos réactions de peur et d’anxiété. Siège de nos émotions les plus primitives, l’amygdale reçoit des afférences directes de différentes modalités sensorielles et se projette sur de nombreuses régions cérébrales, comme l’hippocampe ou l’hypothalamus. L’action amygdalienne a donc un rôle de survie car c’est elle qui nous fait réagir en une fraction de seconde à la suite d’un stimulus menaçant. L’amygdale a également un rôle important dans la reconnaissance des émotions. » (Neuroplasticité, 2016)

Quant au cortex préfrontal qui est la partie antérieure du cortex du lobe frontal du cerveau, il prend en charge le mental, le rationnel et la mémoire à court terme : « Cortex préfrontal : mémoire à court terme, prise de décision, prise d’initiative (…) A l’inverse des structures du système limbique qui dominent notre comportement lié aux émotions, le cortex préfrontal est en charge de notre capacité d’adaptation. C’est le cerveau de l’intelligence, de l’esprit d’initiative, de la prise de décision, du sang-froid. » (Neuroplasticité, 2016)

Cortex préfrontal

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