Ce clitoris qu’on ne voulait pas voir

Étymologiquement,
le mot clitoris est dérivé du grec ancien kleitoris (κλειτορίς)
qui signifie « sorte de pierre » (Bailly, 1950, p. 1098)

Clitoris Street Art
« Soyez curieux-ses à propos du clitoris »

Campagne « Clitorosity » de Laura Kingsley
(voir plus loin dans l’article)

Source : Hsieh, 2017

Le clitoris n’a rien de mystérieux. Il suffit de s’y intéresser pour le connaître. Alors pourquoi l’a-t-on à ce point occulté jusqu’à le rendre presque inexistant dans les manuels scolaires ? En France, par exemple, un seul éditeur a décidé de représenter correctement le clitoris dans son manuel SVT (sciences de la vie et de la terre) depuis la rentrée scolaire 2017  (Benhaiem, 2017). Les 7 autres manuels SVT resteront avec un clitoris incomplètement dessiné (avec uniquement le gland du clitoris) et souvent dessiné à part (comme détaché de l’appareil génital féminin), alors que le pénis y est représenté correctement, intégré aux organes génitaux masculins ?

« [le clitoris] mesure de 8 à 10 centimètres de long et de 3 à 6 centimètres de large » (Arte Magazine, 2004, p.32).

L’invisibilité de la plus grande partie du clitoris (seul le gland du clitoris est externe) ne justifie en rien ce prétendu mystère. Notre cerveau, notre cœur et tous nos organes internes (foi, intestins, reins, vessie, utérus, ovaires, etc.) sont parfaitement connus par la science et la médecine, et ceci de façon très détaillée. Et pourtant, ils sont invisibles, eux aussi.

La méconnaissance du clitoris vient en partie du fait que la recherche médicale a été centrée jusqu’il y a très peu de temps quasi exclusivement sur les hommes. Ce n’est que très récemment que la recherche médicale s’est un peu intéressée aux femmes, découvrant alors qu’elles étaient tout autant susceptibles d’être touchées par certaines pathologies que l’on considérait majoritairement masculines. Par exemple : les maladies cardio-vasculaires (Kuhni, 2013) et l’autisme (Kuhni, 2017). Pour justifier cet oubli des femmes, la recherche médicale prétend que les pathologies des femmes lui auraient échappé parce qu’elles cacheraient leurs symptômes (pour l’autisme, par exemple) ou que ces symptômes seraient trop différents de ceux des hommes (pour les maladies cardio-vasculaires, par exemple). Pourtant, s’il y avait eu des recherches médicales, les symptômes des femmes auraient été parfaitement connus, repérés, répertoriés comme ils l’ont été pour les hommes. Le désintérêt pour les femmes dévoile tout simplement une recherche médicale foncièrement patriarcale, donc sexiste et misogyne.

Mais il n’y a pas que cela. L’occultation du clitoris a sans doute pour origine majeure un enjeu sociétal de taille, celui de la domination masculine. En effet, le clitoris n’est pas n’importe quel organe. Il est l’organe du plaisir sexuel des femmes. C’est son unique fonction. Pour l’instant, les connaissances scientifiques sur le clitoris émergeant à peine depuis quelques années, la plupart des femmes ne connaissent encore que très partiellement cet organe. Or, le simple fait de connaître le clitoris, sa structure, son fonctionnement, va permettre aux femmes de contacter pleinement cet organe, de l’explorer, d’en goûter tous les plaisirs et donc, de ne plus en être dissociée.

Alors que se passerait-il si l’immense majorité des femmes découvrait pleinement cet organe du plaisir ? Accepteraient-elles encore une sexualité centrée sur le pénis et calquée sur les stéréotypes de la pornographie dans lesquels la violence envers les femmes ne cesse de s’accroître ? Autrement dit, accepteraient-elles encore cette sexualité plutôt pauvre qui ne leur apporte souvent que peu de plaisir, voire aucun et même souvent uniquement de la souffrance ? Il est probable que non, elles ne l’accepteraient plus.

Dans ce cas, la connaissance du clitoris par la majorité des femmes pourrait-elle mettre en péril la construction patriarcale millénaire ? Cette connaissance serait-elle par conséquent subversive, révolutionnaire ? Sans doute oui, puisque la domination masculine est basée en grande partie sur les violences sexuelles envers les femmes. Et, surtout, basée sur la très préoccupante désensibilisation à ces violences en faisant croire aux femmes que c’est normal, que la sexualité c’est ça et rien d’autre, qu’elles doivent y passer sinon elles sont coincées, mal baisées voire frigides.

La connaissance du clitoris peut donc déjà être un instrument de réelle libération sexuelle des femmes, contrairement à la prétendue libération sexuelle des femmes des années 68 qui n’a été qu’une illusion puisqu’elle a en réalité rendu les femmes encore plus disponibles à la sexualité masculine. Et mieux encore, cette réelle libération sexuelle des femmes a de fortes chances de mener à la fin d’une société dominée par les hommes, pour aboutir enfin à une société égalitaire entre les femmes et les hommes, c’est-à-dire une société où le sexisme et la misogynie n’ont plus leur place.

Alors allons-y, soyons subversives et partons à la découverte de ce splendide et puissant organe féminin dédié exclusivement au plaisir et dont l’occultation a été soigneusement orchestrée par une société patriarcale entièrement vouée au culte du pénis.

« “Le clitoris est la seule partie du corps qui n’a pas d’autre fonction que le plaisir.” (Natalie Angier, écrivain) » (Arte Magazine, 2004, p.32).

A propos de ce culte du pénis, on peut se demander pourquoi le pénis est toujours représenté en érection (dessins ou graffitis de pénis, etc.). Pourtant les hommes ne sont pas en permanence en érection. Alors pourquoi ne représente-t-on pas plutôt le pénis au repos, dans son état le plus courant, soit un organe mou qui pend et ne ressemble en rien à un pic dressé ?

D’ailleurs, pour les rares représentations du sexe féminin extérieur, elles montrent toutes une vulve au repos et non une vulve en état d’excitation, gonflée, ouverte, avec les lèvres écartées et un clitoris en érection. Donc pourquoi devrait-on représenter un pénis en érection pour les hommes, alors que l’on représente une vulve au repos pour les femmes ?

La campagne « Clitorosity » de Laura Kingsley

Pour commencer, voici la campagne « Clitorosity » fondée par Laura Kingsley, une jeune femme américaine de 24 ans qui dessine des clitoris à la craie sur le sol de nombreuses villes dans le monde et les diffuse sur le compte Instagram de la campagne (Clitorosity, 2016). Son but est de faire connaître le clitoris et d’échanger avec les gens autour de ces dessins. Cette idée lui est venue lorsqu’elle s’est rendue compte que les femmes vivaient une situation anormale en étant encouragées partout (publicités, magazines, cinéma, etc.) à avoir du sexe, mais sans connaissance réelle du clitoris, leur organe sexuel du plaisir.

« (…) she was inspired to start her project when she noticed a double standard about women’s sexuality. She told the magazine, « We’re encouraged to have sex in everything from ads to magazines to movies, but we don’t have conversations about real anatomy. » » (Hsieh, 2017)

Après cela, Laura Kingsley est allée dans un parc public à New York et a commencé à dessiner un clitoris à la craie sur le sol, en sous-titrant « Soyez curieux-ses au sujet du clitoris ». En discutant avec les gens autour de ce dessin, elle a constaté avec surprise que beaucoup de femmes ignoraient même que le clitoris existait dans le cadre de leur propre anatomie. Depuis ce premier dessin, la campagne « Clitorosity » a voyagé dans 18 États américains et cinq pays différents.

Depuis le début de son projet, plus de 80 personnes l’ont aidée à dessiner des clitoris. Ces participants actifs à la campagne ont tout fait avec elle, depuis la conception et le choix des lieux, jusqu’aux dessins à la craie et aux discussions sur ces dessins avec des personnes dans la rue. Pour ce qui est de l’expansion de la campagne, Laura Kingsley souligne qu’il est important pour elle de respecter la communauté dans laquelle se font ces dessins. « La mission de Clitorosity consiste à impliquer les gens dans la communauté – ceux qui connaissent la ville, parlent la langue et comprennent la culture – afin que nous puissions déterminer ensemble ce qui est pertinent et significatif à dessiner. » (traduction – Hsieh, 2017)

Clitoris Street Art
« Qu’est-ce ? »

La majorité des gens pensaient qu’il s’agissait d’une pieuvre (octopus, en anglais) « “It’s an octopus?” Three women asked while walking in the rain on the Cirkelbroen (Circle Bridge). . I laughed, and said, “That is the most common guess in the history of Clitorosity. It’s actually the clitoris, both the internal and external parts.” » (Hsieh, 2017, photo « Cirkelbroen »)

« Baltimore plaisir »

Campagne « Clitorosity » de Laura Kingsley

Source : Hsieh, 2017

Le sexe féminin dessiné par des femmes et par des hommes

Voyons maintenant la situation inverse, avec 2 vidéos très bien réalisées et joyeusement toniques dans lesquelles des femmes et des hommes sont invité-e-s à dessiner le sexe féminin.

Ce qui apparaît très vite en regardant ces deux vidéos, c’est à quel point ces femmes et ces hommes semblent gêné-e-s et osent à peine exécuter un dessin du sexe féminin. Leur difficulté à réaliser ce dessin par méconnaissance du sujet est l’une des causes. Mais la cause principale de leur gêne est sans doute le fait que réaliser un tel dessin a quelque chose de très transgressif dans nos sociétés patriarcales qui refusent de s’intéresser au sexe des femmes.

En revanche, vous aurez probablement déjà pu constater que lorsque l’on demande a des femmes ou à des hommes de dessiner un sexe masculin, elles-ils dessinent spontanément, sans aucun problème et avec très peu de gêne, un pénis en érection.

Voici la vidéo des femmes dessinant leur sexe : « Vaginas, as drawn by the women that own them » (Fusion, 2015)

When women draw vaginas

Capture d’écran de la vidéo

Puis la vidéo des hommes dessinant le sexe féminin : «When Men Draw Vaginas » (Mic, 2014)

When men draw vaginas

Capture d’écran de la vidéo

Le clitoris en 3D (Odile Fillod – 2016)

Tout d’abord, un article publié dans Le Figaro le 12 août 2016 et intitulé « Un clitoris 3D pour faire tomber les tabous » (Thibert, 2016)

Le clitoris 3D réalisé au Fab lab de la Cité des sciences, à Paris. (Thibert, 2016)

Cet article intègre une vidéo particulièrement intéressante intitulée « CLITORIS 3D IMPRIMABLE » (Docher, 2016)

Le texte de l’article : « En réaction à la méconnaissance qui entoure l’organe du plaisir féminin, une chercheuse en a réalisé un modèle réaliste en 3D, qu’elle souhaite voir entrer dans les cours d’éducation sexuelle.

Théophile Gautier l’appelait «la rose», tandis que Paul Verlaine lui attribuait le sobriquet de «boule-de-gomme». Le clitoris, s’il a su conquérir la plume des poètes du XIXe siècle, a connu un déclin de popularité au début du siècle dernier. Grand oublié des cours d’éducation sexuelle et représenté de façon incomplète dans les manuels scolaires, l’organe sexuel peut désormais être reproduit facilement à l’aide d’une imprimante 3D.

«Il s’agit d’un modèle stylisé, car en réalité, un clitoris est toujours asymétrique, irrégulier», admet Odile Fillod, l’initiatrice du projet. Chercheuse indépendante en sociologie des sciences et spécialiste des questions de sexe, Odile Fillod a eu l’idée de fabriquer un clitoris à taille réelle et en 3D afin de «montrer concrètement à quoi ressemble cet organe dont l’anatomie est généralement méconnue ou mal comprise». Ce clitoris de forme coudée, fabriqué en plastique biodégradable, donne à voir son gland -qui serait le siège de 8000 terminaisons nerveuses-, et dévoile également ses parties invisibles: un duo de racines encerclant deux bulbes vestibulaires.

Après avoir défini un clitoris de forme et de taille moyenne sur la base d’articles scientifiques, la chercheuse a fait appel au Fab lab de la Cité des sciences -un lieu ouvert au public où des outils de réalisation d’objets sont mis à disposition- pour le modéliser et le matérialiser à l’aide d’une imprimante 3D. Le fichier du modèle 3D est en libre accès sur internet. «Ainsi, les enseignant.es de SVT, les éducateur/ices à la sexualité ou toute autre personne pourront en imprimer un exemplaire et s’en servir à des fins pédagogiques», explique Odile Fillod. Selon elle, ni l’éducation sexuelle telle qu’elle est faite en France, ni les manuels de SVT n’accordent au clitoris la place qu’il devrait avoir: «Les programmes scolaires ne détaillent que les connaissances relatives à la reproduction, dans laquelle le clitoris n’intervient pas». Une lacune relevée par le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes dans son rapport sur l’éducation à la sexualité paru en juin.

Un tabou récent

Pourtant, le clitoris n’a pas toujours été tabou. Représenté pour la première fois avec exactitude par le médecin allemand George Ludwig Kobelt en 1844, il occupait jusqu’au début du XXe siècle plusieurs pages dans les traités d’anatomie. Mais à partir de 1960, seules quatre lignes lui sont encore consacrées. «Certains disent que le XXe siècle a été celui de la libération sexuelle, mais c’est faux. Au contraire, il a été marqué par un mouvement de répression sexuelle sans précédent», affirme Jean-Claude Piquard, sexologue clinicien et auteur de «La fabuleuse histoire du clitoris». «Pendant très longtemps, la médecine a considéré que l’orgasme féminin était nécessaire à la procréation, ajoute le sexologue. Jusqu’au XIXe siècle, c’est l’Église elle-même qui recommandait aux couples d’avoir recours au clitoris!». Mais en 1880, les médecins découvrent que l’ovulation est indépendante du plaisir de la femme. Ça a été le début de la chute du clitoris».

Cette initiative inédite s’inscrit dans une démarche qui vise à permettre aux femmes de s’approprier leur corps. «Il n’y a pas deux sexes fondamentalement différents (…). L’homologue féminin du pénis est le clitoris, il a la même origine embryologique, fonctionne de la même manière et joue le même rôle dans le plaisir sexuel, explique Odile Fillod (…) Enfin, la connaissance du clitoris permet d’expliquer pourquoi l’excision est une grave mutilation sexuelle». La révolution clitoridienne est en marche... » (Thibert, 2016)

Le clitoris, cet inconnu (Odile Buisson – 2011)

Ensuite, la vidéo d’une présentation de la gynécologue et obstétricienne Odile Buisson, avec des animations dont les images de synthèse sont particulièrement réussies. « 13 min – Le clitoris cet inconnu – Odile Buisson » (Université Paris Diderot, 2011)

Le texte explicatif de la vidéo : « Le clitoris est un organe qui a été ignoré par la médecine en raison de tabous sociétaux. La première description exacte du clitoris date de 1998, date de l’arrivée du Viagra traitant les troubles de l’érection masculine. De la même façon, on connaît peu la fonction clitoridienne conduisant à l’orgasme, alors que les mécanismes de l’érection masculine sont connus depuis 1990. La principale raison de cette disparité est que le clitoris, organe de jouissance, ne sert pas à la procréation.Odile Buisson est gynécologue obstétricienne. Sa rencontre avec le Dr Pierre Foldès, pionnier de la réparation de l’excision du clitoris a été le point de départ de leurs recherches sur la fonction sexuelle féminine. » (Université Paris Diderot, 2011)

Le clitoris, ce cher inconnu (Michèle Dominici, Arte – 2003)

Pour terminer, un documentaire diffusé sur Arte le 16 janvier 2004 dans le cadre de la soirée Thema « Le sexe des femmes ». Ce documentaire de 59 min. réalisé par Michèle Dominici est intitulé « Le clitoris, ce cher inconnu » (lien avec trailer et possibilité d’achat de la vidéo)

Texte du bulletin d’Arte du 10 au 16 janvier 2004 : « Documentaire de Michèle Dominici Réalisation : Variety Moszinski et Stephen Firmin (France/Royaume-Uni, 2003, 59mn) Coproduction : Cats & Dogs Films, Sylicone, ARTE France ARTE FRANCE

Alors que le fonctionnement du sexe masculin n’a quasiment plus de secret pour les scientifiques, on commence à peine à comprendre celui du sexe féminin. “Thema” fait le bilan des connaissances sur le clitoris (à quoi il ressemble, à quoi il sert), décrit le combat des femmes maliennes contre l’excision et donne la parole à celles qui filment le désir. » (Arte Magazine, 2004, p. 31)

« À quoi sert le clitoris ? À quoi ressemble-t-il ? Un petit pois, un bouton ou plutôt une poire ? Comment fonctionne-t-il ? Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur cet organe méconnu, symbole du plaisir féminin. En juin 1998, une chercheuse du Royal Melbourne Hospital, le docteur Helen O’Connell, affirme dans un article du Journal of Urology que les reproductions actuelles du clitoris sont inexactes. Le corps scientifique et médical semble s’être, pour diverses raisons, contenté de descriptions anatomiques superficielles, voire erronées, datant pour la plupart du début du siècle. La taille, la forme, la position du clitoris varient selon l’auteur ou l’origine de l’illustration. À se demander, quand il n’est pas tout bonnement absent, s’il s’agit bien du même organe ! Parce qu’on parle beaucoup de sexe, mais que le fonctionnement de la sexualité féminine ne semble malgré tout pas encore compris, ce film entreprend de faire un véritable bilan des connaissances sur l’anatomie et la physiologie sexuelle féminine aujourd’hui.

Pour le plaisir

Grâce à des images de synthèse, on découvre un clitoris dix fois plus gros que la plupart d’entre nous ne l’imaginait et deux fois plus gros que les illustrations d’experts ne le figuraient. Selon l’urologue Helen O’Connell, conseiller scientifique de ce film, il mesure de 8 à 10 centimètres de long et de 3 à 6 centimètres de large. Et il ne ressemble ni à un petit pois ni à un bouton, mais plutôt à une poire. Une séquence d’animation retrace les déboires de “ce cher inconnu” avec la norme sociale, l’Église et la psychanalyse. En 1875, date à laquelle le Belge Edouard Van Beneden met à jour le mécanisme de la fécondation, le clitoris est déclaré “organe inutile”. Le primat du sexe par les voies vaginales acquiert une légitimité toute scientifique, et le clitoris est diabolisé. Le président de la British Medical Society, le docteur Baker Brown, soupçonne le clitoris d’être responsable de l’hystérie, de l’épilepsie et d’autres formes de folie. Il préconise alors l’excision – pratique qui persiste aujourd’hui sur des petites filles dont le clitoris est jugé trop long. Ce film montre comment, un siècle plus tard, la sexualité féminine commence seulement à être étudiée avec autant d’attention que son alter ego masculin. Il met également fin au mythe de la vaginale versus la clitoridienne et au mythe du point G… » (Arte Magazine, 2004, p.32)

Bibliographie

Arte [boutique]. (2004). Le clitoris, ce cher inconnu, [documentaire TV]. 16 janvier 2004 [consulté le 29 novembre 2017]. Disponible à l’adresse: http://boutique.arte.tv/f691-clitoriscecherinconnu

Arte Magazine. (2004). Thema, Le sexe des femmes, Le clitoris, ce cher inconnu. [en ligne]. 16 janvier 2004. Pages 31-32 [consulté le 29 novembre 2017]. Disponible à l’adresse: http://download.pro.arte.tv/archives/bulletin/2004bul3.pdf

Bailly, A. (1950). Dictionnaire Grec Français. Paris, France : Hachette.

Benhaiem, Annabel. (2017). À la rentrée 2017, seul un manuel de SVT sur huit représente correctement le clitoris (et c’est une première). HuffingtonPost [en ligne]. 31 août 2017 [consulté le 29 novembre 2017]. Disponible à l’adresse: http://www.huffingtonpost.fr/2017/08/31/a-la-rentree-2017-seul-un-manuel-de-svt-sur-huit-represente-correctement-le-clitoris-et-cest-une-premiere_a_23192085/

Clitorosity [compte Instagram]. (2016). Clitorosity. Instagram [en ligne]. 29 octobre 2016 [consulté le 29 novembre 2017]. Disponible à l’adresse: https://www.instagram.com/clitorosity/

Fusion [chaîne Youtube]. (2015). Vaginas, as drawn by the women that own them [vidéo]. 22 janvier 2015 [consulté le 29 novembre 2017]. Disponible à l’adresse: https://www.youtube.com/watch?v=0CKpDs73izY

Hsieh, Carina. (2017). Why This 24-Year-Old Woman Is Creating Clitoris Street Art Everywhere She Goes. Cosmopolitan [en ligne]. 4 décembre 2017 [consulté le 15 décembre 2017]. Disponible à l’adresse : http://www.cosmopolitan.com/sex-love/a13999579/clitorosity-instagram-account/?src=socialflowFBCOS

Kuhni, Marianne. (2013). Les femmes, grandes oubliées de la médecine [en ligne]. 9 décembre 2013. Disponible à l’adresse : https://mariannekuhni.com/2013/12/09/les-femmes-grandes-oubliees-de-la-medecine/

Kuhni, Marianne. (2017). Les femmes et les filles autistes sortent de l’ombre [en ligne]. 25 novembre 2017. Disponible à l’adresse : https://mariannekuhni.com/2017/11/25/les-femmes-et-les-filles-autistes-sortent-de-lombre/

Marie Docher [chaîne Vimeo]. (2016). CLITORIS 3D IMPRIMABLE [vidéo]. 14 mai 2016 [consulté le 29 novembre 2017]. Disponible à l’adresse: https://vimeo.com/166628201

Mic [chaîne Youtube]. (2014). When Men Draw Vaginas [vidéo]. 21 décembre 2014 [consulté le 29 novembre 2017]. Disponible à l’adresse: https://www.youtube.com/watch?v=wFrwKJH9fVE

Thibert, Cécile. (2016). Un clitoris 3D pour faire tomber les tabous. Le Figaro Santé [en ligne]. 12 août 2016 [consulté le 29 novembre 2017]. Disponible à l’adresse: http://sante.lefigaro.fr/actualite/2016/08/12/25290-clitoris-3d-pour-faire-tomber-tabous

Université Paris Diderot, canal-u.tv [vidéo]. (2011). 13 min – Le clitoris cet inconnu – Odile Buisson [article]. 11 novembre 2011 [consulté le 29 novembre 2017].
Disponible à l’adresse: http://www.canal-u.tv/video/universite_paris_diderot/13min_le_clitoris_cet_inconnu_odile_buisson.12449

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Transcription de l’interview de Muriel Salmona par Marine Périn

La journaliste féministe Marine Périn est l’autrice de la chaîne Youtube Marinette – femmes et féminisme. Je vous encourage à aller explorer cette chaîne, car elle contient des vidéos très intéressantes sur des thématiques féministes.

Marine Périn a notamment réalisé 2 vidéos remarquables sur la sidération. La 1ère vidéo s’intitule « Violences sexuelles : la sidération psychique » (Marinette, 2016a). La seconde vidéo s’intitule « La sidération : pour aller plus loin » (Marinette, 2016b).

Sur la première vidéo, on trouve le témoignage de Marine Périn qui a elle-même été confrontée à la sidération lors d’une agression, ainsi qu’une interview de Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie. La seconde vidéo contient la suite de l’interview de Muriel Salmona. Sous chaque vidéo, figurent encore des liens concernant le travail de Muriel Salmona et celui de Marine Périn.

L’interview de Muriel Salmona constitue une mine d’informations qui peut s’adresser autant à des professionnel-le-s prenant en charge des victimes (but formateur) qu’à des victimes (but thérapeutique) et à toute personne intéressée (changement social).

Il est important de savoir que la majorité des professionnel-le-s de la santé ne sont pas encore formé-e-s à la psychotraumatologie, avec pour conséquence de graves erreurs dans la prises en charge des victimes de violences (faux diagnostics, expertises erronées, traitements contre-indiqués, etc.). Cette interview est une bonne entrée en matière qui peut leur donner envie d’en savoir davantage sur le sujet, afin de pouvoir correctement prendre en charge les victimes et ne pas les mettre en danger notamment en ne détectant pas la gravité de l’état des victimes et/ou en créant des pathologies iatrogènes (pathologies créées par le traitement lui-même), ce qui a pour effet d’aggraver et/ou chroniciser les victimes au lieu de les soigner. Pour les victimes, le simple fait d’être mieux informées est en lui-même thérapeutique et apporte souvent un immense soulagement, une libération, ainsi que la possibilité, en cas de besoin, de choisir en toute connaissance de cause un-e thérapeute compétent-e dans ce domaine. Plus largement, il est fondamental que ces notions soient connues du plus grand nombre pour créer un véritable changement de société au niveau de la prise en charge des victimes, de la condamnation des agresseurs et de mettre ainsi fin à la culture du viol.

Pour toutes ces raisons, afin d’en permettre la diffusion la plus large possible en utilisant également le support de l’écrit, j’ai retranscrit l’intégralité de cette interview de Muriel Salmona répartie sur les 2 vidéos. Le témoignage de Marine Périn se trouve déjà retranscrit ici (Kuhni, 2017b).

Sur ses vidéos, Marine Périn a organisé l’interview en chapitres. Les titres qui ponctuent cette retranscription correspondent aux titres des chapitres.

Interview de Muriel Salmona (vidéo 1)

Début de l’interview

Capture d’écran vidéo 1

Muriel Salmona, psychiatre-psychotraumatologue

« La définition de la sidération, c’est un état psychologique de paralysie face à une situation qui est une situation qui dépasse l’entendement en quelque sorte, qui est totalement soit horrible, soit complètement incongrue, soit impensable, et qui va vraiment paralyser tout l’espace psychique. La personne qui est sidérée se retrouve dans l’impossibilité de réagir, de parler, de bouger. »

Le mécanisme psychique

« Le mécanisme complet, c’est que la sidération est à l’origine d’un blocage de la fonction supérieure. Et normalement, ce sont les fonctions supérieures qui modulent la réaction au stress de l’organisme. Et quand il n’y a pas de contrôle et de régulation par les fonctions supérieures, il va y avoir un survoltage avec une production d’hormones de stress très importante qui ne va pas être contrôlée, ce qui représente un risque vital pour l’organisme. La surproduction d’adrénaline va entraîner des atteintes possibles au niveau du système cardio-vasculaire. Et au niveau du cortisol, c’est le système neurologique, ce sont les neurones qui vont être très impactés par le cortisol. Et c’est là qu’il va y avoir un mécanisme exceptionnel de sauvegarde qui va faire disjoncter le système puisqu’il faut absolument interrompre cette surproduction d’hormones de stress pour éviter un risque vital. Et donc, comme dans un circuit électrique qui serait en survoltage, ça va disjoncter et protéger le cœur et le cerveau. »

La dissociation

« Il faut bien différencier sidération et dissociation. La sidération, c’est la paralysie, le fait de ne pas pouvoir réagir. Et puis ensuite, au moment de la disjonction, il y a cette dissociation qui fait qu’il y a une déconnexion émotionnelle et ça donne un sentiment d’irréalité, d’être déconnecté de la réalité, d’être spectatrice de l’événement, de ne plus ressentir ce qui se passe, ni la douleur, ni les émotions, comme si c’était irréel, comme si on était à l’extérieur de l’événement, comme si l’événement ne nous concernait pas.

Et du coup, la personne peut devenir un petit peu comme une sorte de pantin qu’on va pouvoir utiliser, sans pouvoir réagir et sans qu’elle ressente quoi que ce soit de ce qui se passe. »

Le cerveau à l’IRM

« Les IRM, ce sont des examens d’imagerie en résonance magnétique nucléaire et ça permet de voir la sidération : on peut voir la paralysie du cerveau. Ce qu’on fait, c’est qu’on met dans une IRM quelqu’un qui a été traumatisé par exemple et on lui fait revivre le trauma – ça a été fait par exemple sur des vétérans du Vietnam – on le reconfronte à des images de guerre qui rallument sa mémoire traumatique. Et du coup, il va revivre la même situation, il va se retrouver de nouveau en état de sidération. On voit sur l’IRM que le cerveau ne fonctionne pas. Et pour la dissociation, on va voir l’hyper-activité de l’amygdale cérébrale qui va être très importante et très colorée et on va voir que tout le reste du cerveau est déconnecté par rapport à cette amygdale. »

Méconnaissance et culture du viol

« Il y a une méconnaissance de tous les mécanismes neurobiologiques, sidération, dissociation, mémoire traumatique qui font que le plus souvent on va reprocher aux victimes des symptômes qui sont directement liés au traumatisme et qui sont pour nous, médecins, des preuves du trauma. Et particulièrement, cette sidération où on va dire à la victime « Mais puisque vous n’avez pas crié, vous ne vous êtes pas débattue, vous n’avez pas fui, c’est bien la preuve qu’il n’y a pas eu viol » par exemple « et que vous étiez consentante puisque vous n’avez rien dit, rien fait ». On va aller rechercher dans leur histoire, dans leur personnalité, des éléments qui pourraient prouver qu’elles racontent n’importe quoi. Il y a une sorte d’enquête de crédibilité de la victime qui est quelque chose d’intolérable.

Et puis la dissociation, aussi, ça fait que la victime n’a pas de bons repérages au niveau temporo-spatial, donc elle ne va pas être précise sur la date, l’heure, la durée des violences. Ça va lui être reproché. Elle va être tellement déconnectée de ses émotions qu’elle va mettre beaucoup de temps avant de pouvoir parler des violences ou, d’autant plus, aller porter plainte. Quand on est traumatisé, on ne peut pas faire certaines démarches. Donc on va le lui reprocher : pourquoi elle porte plainte si longtemps après ? »

Un élément de la défense

« Ça va être un élément sur lequel la défense, dans le cadre de procédures juridiques, va insister sur « Il ne pouvait pas savoir que ce qu’il faisait était mal puisque la victime ne réagissait pas ». J’ai un exemple très récent d’un procès-verbal, c’est vraiment tout ce système très pervers de retournement des phénomènes de preuves. Et ça, dans les procès, on le voit très bien. Donc les agresseurs utilisent ce système-là, à la fois pour bloquer et piéger leur victime et à la fois ensuite pour leur défense. Ils vont le réutiliser une deuxième fois. Et la méconnaissance de tout le monde fait que ça passe. »

La mémoire traumatique

« Au moment de la disjonction, ce qui disjoncte aussi, c’est le circuit de la mémoire. Et du coup, la mémoire émotionnelle, à partir du moment où ça a disjoncté, toutes les violences qui se produisent ne vont pas pouvoir passer par le circuit habituel de la mémoire et être intégrées par l’hippocampe qui est le système d’exploitation de la mémoire pour être transformée en mémoire autobiographique. Tout va rester piégé dans l’amygdale cérébrale. Et cette mémoire non intégrée va être susceptible d’envahir la victime au moindre lien qui rappelle les violences. On peut revivre en même temps ce qu’on ressent, ce qu’on a vu, ce qu’on a entendu, ce qu’on a senti, même, aussi, des images, des flashs, des odeurs, qui reviennent à l’identique, avec les mêmes émotions, une sorte de crise de panique, qui envahissent la personne.

Les personnes qui sont traumatisées vont devoir mettre en place des stratégies de survie pour ne pas exploser continuellement. Il y a deux sortes de stratégies de survie : il y a des conduites d’évitement, c’est-à-dire que ma vie est un terrain miné, le seul moyen, c’est de ne plus mettre les pieds dessus. Donc on ne bouge plus, on ne pense plus, on s’isole, on contrôle tout, plus rien ne bouge, rien ne change. Et petit à petit, la victime arrive à développer des petits espaces où elle se sent en sécurité, avec des personnes sécures. Et il ne faut rien leur bouger. L’autre solution quand il faut quand même avancer sur le terrain miné, alors qu’on sait qu’il y a des mines, que ça risque de sauter, c’est d’avancer. Les premières choses qu’on rencontre, pour se dissocier, c’est l’alcool, la drogue. Donc des produits dissociants, qui reproduisent la dissociation. Ou les médicaments. Et puis, ce qui est moins bien compris, c’est les conduites à risque, les mises en danger. Ça peut être se taper dessus, se mordre, se brûler, se couper. Mais ça peut être aussi avoir des conduites à risque au niveau de pratiques sportives très dangereuses, de pratiques automobiles sur la route très dangereuses. Ça peut être aussi des conduites à risque sexuelles. »

Les conséquences à long terme

« Et puis ces conduites dissociantes, c’est du stress continuel, c’est des mises en danger continuelles, c’est une alcoolisation, c’est une drogue, et c’est ça qui va avoir des conséquences catastrophiques sur la santé. A la fois au niveau cardio-vasculaire, au niveau du diabète, c’est toutes les maladies liées au stress. Ça va entraîner des troubles de l’immunité, des troubles respiratoires à cause du tabagisme – le tabac aussi à hautes doses, c’est dissociant. Donc toutes ces conduites dissociantes vont faire que, par exemple, quand on a subi des violences sexuelles, des violences dans l’enfance, on peut avoir jusqu’à 20 ans d’espérance de vie en moins. Et c’est le déterminant principal de la santé 50 ans après. »

Interview de Muriel Salmona (vidéo 2)

La stratégie de l’agresseur

« Les agresseurs, ils connaissent bien le phénomène puisqu’ils l’utilisent et d’ailleurs, ils excellent dans leur capacité à sidérer les victimes. Mais on le voit, on le voit d’ailleurs avec les terroristes : ils cherchent à sidérer, ils cherchent à traumatiser, donc ils cherchent à sidérer. Donc il faut toujours faire quelque chose que la victime n’attend pas, sur lequel elle n’est pas préparée. Il faut dire des choses qui vont perturber la victime. Il faut avoir un regard, des gestes, une façon d’être qui va être très sidérante. Donc tout comme les bourreaux, ils savent très bien manier les mécanismes psychotraumatiques pour traumatiser très durablement des victimes de torture.

Une jeune femme qui était stagiaire sur une île du Pacifique s’est trouvée, comme elle était stagiaire, à ne pas pouvoir aller dans l’hôtel où il y avait toutes les personnes de l’ambassade. Donc elle s’est retrouvée seule dans un petit hôtel où elle s’est sentie très en insécurité. Et elle avait parfaitement raison puisqu’elle avait beau s’enfermer la nuit, en plein milieu de nuit, un agresseur est arrivé, a défoncé la porte à coups de hache et sous la menace d’un couteau l’a violée. A un moment donné, elle raconte – donc elle était complètement sidérée, bien entendu, dans l’incapacité de bouger, elle était menacée en plus avec un couteau et persuadée qu’elle allait être tuée, vu le contexte – et à un moment donné, elle a commencé à reprendre un petit peu pied par rapport à la sidération, donc à pouvoir penser un petit peu à ce qui était en train de se passer. L’agresseur, lui, a senti qu’elle reprenait pied. Soit il fallait que de nouveau il lui fasse très peur : de nouveau qu’il mette en scène toute une destruction, qu’il se remette à hurler, qu’il se remette à reprendre son couteau, etc. Mais ça, ça l’empêchait de pouvoir continuer ce qu’il était en train de faire. Ou alors, c’est lui dire quelque chose qui allait complètement la sidérer, quelque chose de totalement incongru, fou. Il a opté pour la deuxième solution et il lui a dit : « Tu aimes ça, ce que je te fais ». Et ça l’a fait repartir, ça l’a de nouveau sidérée. Elle décrit bien à ce moment-là que de nouveau, elle était paralysée et elle a de nouveau été dissociée. Et ensuite, c’est quelque chose qu’elle n’a jamais osé dire pendant toute la procédure parce qu’elle avait honte, elle se sentait coupable : « Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour qu’il me dise que j’aime ça ? Est-ce qu’il a senti une réaction de mon corps ? Est-ce qu’il a perçu quelque chose ? ». Et pour elle, c’était une sorte de torture mentale. Et quand je lui expliquais que c’était tout simplement une stratégie, du coup, ça l’a beaucoup soulagée. »

Un agresseur dissocié

« L’extrême violence est traumatisante, à la fois pour les victimes, pour les témoins, mais aussi pour l’agresseur. La différence entre un agresseur et une victime, c’est que l’agresseur, il veut absolument être dissocié pour justement bénéficier d’une anesthésie émotionnelle pour pouvoir aller beaucoup plus loin et ne plus avoir aucune entrave par rapport à une violence extrême et à des actes inhumains de barbarie, et surtout ne pas être touché par la détresse ou la souffrance de la victime. Parce qu’on a des neurones miroirs qui font qu’on ressent les émotions d’autrui. Et ça, c’est très gênant, parce que ressentir la détresse de quelqu’un, c’est vivre cette détresse et du coup, c’est bloquant pour agir contre cette personne-là. Par rapport au 7 janvier [attentat de Charlie Hebdo], par exemple, les terroristes, tout le monde avait remarqué à quel point ils étaient complètement froids, calmes. Ils pouvaient tuer quelqu’un comme ça, en passant, comme si c’était rien. Et du coup, tout le monde se demandait s’ils n’avaient pas pris des drogues. Mais en fait, dans l’extrême violence, il n’y a pas besoin de drogue. C’est-à-dire que quand on installe une violence extrême, à la fois, on va dissocier la victime, donc il ne va plus y avoir d’émotion chez la victime. Et on va aussi dissocier ses propres émotions. »

Quand la dissociation dure

« Il y a beaucoup de victimes de violences qui sont traumatisées, dont on peut penser qu’elles ne vont pas si mal parce qu’elles sont complètement dissociées. C’est-à-dire que si vous restez en contact, soit avec le lieu, le contexte ou avec l’agresseur, et ça, c’est fréquent, à ce moment-là, vous restez dissociée, vous êtes déconnectée de vos émotions. Donc vous pouvez paraître aller pas si mal. Ça, c’est un élément essentiel pour la non prise en charge des victimes et le fait que personne n’a peur pour elle. C’est que, plus elles sont en danger, plus elles sont dissociées, moins les gens vont s’inquiéter pour elles. Comme elles sont déconnectées, elles n’ont pas d’émotions. Et quand vous êtes face à quelqu’un qui n’a pas d’émotions, vous n’avez pas d’émotions non plus parce que les neurones miroir ne vous renvoient rien. Donc vous êtes indifférent à quelqu’un. Je me rappelle un magistrat lors d’une formation qui me dit « Ah, mais je comprends alors pourquoi cette femme qui me racontait des actes de torture et de barbarie par son mari, comme elle ne réagissait pas et qu’elle m’en parlait comme si elle était indifférente à ce qui s’est passé, eh bien moi, j’avais considéré que c’était pas grave. ». Alors que la description, c’était des faits extrêmement graves. Je travaille aussi avec la Cour Nationale des Droits d’Asile et c’est frappant de voir que plus les gens ont subi des violences extrêmes, moins ils sont considérés comme crédibles. Plus ils ont vécu des violences extrêmes, plus ils sont dissociés, totalement, et plus les gens sont indifférents à eux et ne les croient pas. Je dis souvent aux médecins : « si vous vous endormez face à quelqu’un que vous recevez : alarme totale, c’est que vous avez certainement quelqu’un de très traumatisé en face de vous ». »

La prise en charge de la mémoire traumatique

«La première chose à faire, c’est que les personnes soient protégées pour qu’elles ne soient plus dissociées. Parce que quand vous avez quelqu’un de dissocié, pour traiter la mémoire traumatique, c’est compliqué. Puis là, pour qu’elle s’engage dans une démarche thérapeutique, c’est compliqué parce qu’elle ne ressent pas. Enfin, nous, on travaille avec les émotions, justement. Donc il faut déjà que les personnes puissent sortir de leur dissociation pour être prises en charge. La mémoire traumatique, après, ça se travaille … en fait, le but de la prise en charge de la mémoire traumatique, c’est de l’intégrer en mémoire autobiographique. On va faire tout un travail d’intégration en faisant des liens, en allant sur place, en travaillant sur tout ce qui s’est passé au niveau sidération pour que l’on puisse revivre l’événement sans la sidération, avec une analyse corticale. D’ailleurs, sur les IRM, on voit le travail thérapeutique qui fonctionne parce que du coup, aussitôt que le cortex peut comprendre et analyser ce qui se passe, du coup, les choses s’intègrent. Ça fonctionne, les circuits se remettent à fonctionner. Donc d’où l’importance aussi de comprendre ce qui est arrivé. Et d’ailleurs, les victimes de violences sexuelles, elles passent souvent leur vie à essayer de comprendre, parce qu’elles sentent bien que c’est là, la solution, c’est de comprendre ce qui se passe. Sauf qu’on ne leur donne jamais d’outils. Nous on donne tous les outils pour comprendre, repasser, voir tout ce qui s’est passé, pour petit à petit intégrer chaque moment, chaque élément, en mémoire autobiographique. Le problème actuellement, c’est que les professionnels ne sont pas formés, ni au repérage des troubles psychotraumatiques, ni à la connaissance des mécanismes. Donc ils ne peuvent pas informer réellement les victimes. Et puis, ils ne sont pas formés non plus au traitement. Ils n’ont pas d’outils pour traiter les personnes. Ils vont d’abord faire de faux diagnostics. C’est-à-dire que la mémoire traumatique, quand vous entendez des voix, vous voyez qu’il y a quelqu’un dans une pièce, vous avez l’impression qu’on vous touche, c’est tout de suite pris pour des hallucinations. Vous avez l’impression qu’on veut vous tuer, etc. on va vous dire que vous êtes schizophrène, psychotique. Il y a beaucoup de gens qui sont étiquetés schizophrènes, alors qu’ils sont simplement traumatisés. On va dire aux personnes qu’elles ont des troubles thymiques, maniaco-dépressifs, etc. alors que c’est simplement des accès de mémoire traumatique qui les replongent. Et puis, on va traiter leurs symptômes en les dissociant. Sauf qu’on va donner des médicaments qui vont dissocier les personnes. Donc on va faire des cocktails avec anxiolytiques, anti-dépresseurs, neuroleptiques, somnifères, thymorégulateurs. Mais tout ça, c’est très efficace, ils sont complètement déconnectés. Tout ce qui est sismothérapie, vous savez, les électrochocs, comment ça fonctionne : ça fait disjoncter le cerveau. Donc c’est hyper-efficace pour faire dissocier quelqu’un. Donc c’est comme ça qu’on a utilisé et qu’on utilise toujours les électro-chocs pour traiter les gens psychotraumatisés. Qu’est-ce qui marche bien aussi pour dissocier les gens, c’est d’être violents avec eux. Vous avez quelqu’un qui fait une crise d’angoisse, une attaque de panique, vous lui donnez une grande claque, c’est très efficace. Vous le mettez sous une douche froide, c’est très efficace. Vous hurlez contre cette personne, c’est très efficace, vous la calmez. Sauf que vous la calmez en la dissociant et en la traumatisant. Donc dans l’ensemble, le traitement sauvage des troubles psychotraumatiques, c’est de dissocier les gens et de dire, tout va bien. Après, il y a des dissociations un peu plus douces qui vont être l’hypnose, l’EMDR, etc. où ce sont des dissociations plus légères, mais s’il n’y a pas de travail psychothérapique derrière pour traiter la mémoire traumatique, c’est aussi une façon de « circulez, y a plus rien à voir ». Donc on essaye de ne pas donner de médicaments dissociants. On essaye, c’est vraiment le traitement de fond, c’est la psychothérapie, c’est la prise en charge sur la mémoire traumatique, de faire refonctionner les circuits. On peut traiter la douleur mentale quand elle est trop importante, exactement comme on donne de la morphine. Mais dans l’ensemble, on essaye d’utiliser le moins possible de médicaments psychotropes parce qu’ils sont plutôt dissociants. En revanche, on utilise un traitement qui est très efficace qui est les béta-bloquants. C’est un médicament qui diminue la production d’adrénaline. Donc, il diminue les facteurs stress, adrénaline, cortisol, et du coup il évite les allumages intempestifs de mémoire traumatique. Donc il sécurise un peu la personne. Et puis, ça permet de traiter la personne en donnant plus de sécurité et d’aller plus sur le terrain sans que ça parte en vrille. Et puis, ça protège le coeur, ça protège le cerveau, donc c’est tout bénéfice aussi. »

Les solutions

« C’est cette nécessité de développer des formations pour les professionnels pour qu’ils puissent prendre en charge, poser la question, avoir une culture de la protection des victimes, c’est-à-dire chercher à les protéger, et une culture de la prise en charge des troubles psychotraumatiques. Il faut une formation dès les études initiales et ensuite, dans les études de spécialité. C’est fou que pour la psychiatrie il n’y a pas une [formation], c’est plus de 60 % de la psychiatrie qui est liée aux psychotraumatismes. Donc c’est absolument essentiel. Les violences, c’est un problème de santé publique majeur, donc il faut s’en emparer et il faut que tous les professionnels soient formés. Et il faut absolument créer des centres de soin spécifiques. Actuellement, c’est une galère absolument épouvantable pour les victimes pour trouver des professionnels et des prises en charge sécurisées par des professionnels formés, sérieux, compétents. Et il est très important aussi de faire toute une information sur la sexualité pour les plus jeunes, de lutter contre tout ce qui est stéréotypes autour de la sexualité violente, lutter contre la pornographie, donc améliorer encore la lutte contre tout le système prostitutionnel, ce qui a déjà été le cas avec la loi qui maintenant pénalise les clients, mais il faut aller encore, il faut vraiment aller loin là-dessus. Et puis aussi, lutter contre tout ce qui est culture du viol, stéréotypes, informer sur les droits de chacun, sur la notion de consentement, le respect du consentement de l’autre, avec des notions de consentement qui ne doit pas être uniquement sur « elle a pas dit non ». Il faut absolument avoir un « oui » et un « oui  éclairé». Ce qu’on peut espérer, c’est que, là, il y a beaucoup de victimes de terrorisme qui vont avoir des troubles psychotraumatiques très lourds – il faut savoir que les victimes de viol ont les mêmes conséquences psychotraumatiques que les victimes de torture ou d’actes de terrorisme – et qu’il faudra prendre en charge toutes ces personnes. Et on les met moins en cause que les victimes de viol, donc il n’y a pas cette culture du viol. On va peut-être plus les entendre. Parce que les associations – je travaille avec elles – sont quand même assez revendiquantes par rapport à la prise en charge et c’est peut-être par leur intermédiaire qu’on va obtenir ce qu’on arrive pas à obtenir malgré tout notre travail de plaidoyer, nos luttes incessantes, etc. sur une amélioration de la prise en charge. »

Courte explication sur la pornographie et la prostitution (texte figurant sous vidéo 2)

« Explications de Muriel Salmona sur la pornographie et la prostitution : »

« Près de 90% des personnes prostituées ont subi des violences, particulièrement des violences sexuelles, dans l’enfance. Elles se retrouvent prostituées parce qu’elles sont dissociées avec, de ce fait, une grande tolérance aux violences. C’est même la raison pour laquelle elles sont choisies par les proxénètes et cela arrange les client. Je ne suis pas pour la prohibition, je ne veux pas empêcher quiconque d’être prostituée, mais contre le système d’exploitation prostitutionnel (proxénètes et clients) et l’absence de protection et de soins qui livrent et piègent ces personnes traumatisées dans ce système.

De même par rapport à la pornographie, ce que je dénonce c’est le fait de filmer des actes très violents avec des personnes qui les subissent vraiment et de participer à la diffusion d’une sexualité présentée par nature comme violente.

Être dissociée représente un risque majeur de subir des violences à répétition (70% des personnes ayant subi des violences sexuelles en subissent à nouveau) et explique les phénomènes d’emprise.

Parmi les solutions à ne pas oublier, il y a la lutte conte les inégalités, le sexisme et toutes les discriminations. Les violences sexuelles se font dans un contexte de rapport de force et de domination masculine. Les personnes qui subissent le plus de violences sont les enfants (les filles surtout), les personnes handicapées et les femmes. Les violences sexuelles ne relèvent jamais d’un désir ou d’un besoin sexuel : ce sont de la destruction et de l’excitation à la haine. » »

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