Fiction futuriste féministe : « Les fauteuils-bulle de Carlton Beach »

Cette courte fiction futuriste aborde avec humour la question complexe de la famille en traversant différents types de sociétés : patriarcat, matriarcat et une société avec contrôle  absolu sur les familles.

L’histoire débute au temps du matriarcat. Deux femmes se racontent la violence qu’ont vécue les familles sous le régime du patriarcat et le soulagement qu’elles éprouvent à vivre dans une société qui préserve les femmes et les enfants. Cette société semble fonctionner parfaitement, même, et peut-être surtout, si les hommes ont à gérer leur frustration d’avoir perdu leur pouvoir sur la famille.

Pourtant, la rencontre d’une femme et d’un homme va faire basculer cette société si paisible. Naît alors une nouvelle société dans laquelle femmes et hommes sont égaux et se partagent le pouvoir. Malheureusement, ce 50 % de pouvoir restitué à l’homme va réenclencher sur le champ la violence masculine et impliquer le contrôle des familles, avec mise en place d’une surveillance et de procédures drastiques. Cette société de type « Big Brother des familles » éradique rapidement la violence. Mais à quel prix !

L’histoire se termine par une nouvelle rencontre entre une femme et un homme, avec le sentiment d’un risque imminent de nouveau basculement. Mais vers quel type de société ? Le matriarcat (pouvoir aux mères) ? Le patriarcat (pouvoir aux pères) ? Ou la gynocratie (pouvoir aux femmes) évoquée brièvement dans cette fiction ? Une société gouvernée par les femmes respecterait la vie sous toutes ses formes, contrairement à une androcratie (pouvoir aux hommes) qui n’est que violence, destruction et mort, tant au niveau humain qu’écologique.

Finalement, cette fiction montre combien l’équilibre d’une société est fragile et combien il suffit d’un rien, même d’une simple rencontre, pour plonger dans des modèles absurdes ou reproduire de vieux schémas.

Fauteiul bulle

Les fauteuils-bulle de Carlton Beach

6 juillet 2055, 20h. Sophie est tranquillement installée dans un fauteuil-bulle sur la terrasse qui surplombe la plage artificielle de Carlton Beach. Sirotant une boisson légèrement âpre, elle regarde les hommes qui passent devant elle pour se rendre sur la plage. Par lequel de ces hommes a-t-elle envie d’être ensemencée ? Elle le veut beau, fort et intelligent.  La beauté et la force sont faciles à repérer. Mais l’intelligence ? Il va falloir lui parler un peu, faire un peu de conversation pour savoir, se dit-elle. Corvée, oui, mais indispensable pour être sûre qu’il s’agit du bon géniteur.

Soudain, Sophie croise le regard d’un homme adossé nonchalamment contre sa voiture-navette. Comme électrisée par ce contact, elle chavire un peu, mais reprend vite ses esprits.  Elle lui fait signe de s’approcher. Il hésite un instant, puis se dirige vers elle.

—     Que veux-tu ? Pourquoi me fais-tu signe ? dit-il à Sophie.

—     J’ai aimé croiser ton regard, lui répondit-elle. Comment t’appelles-tu ?

—     Philippe. Et toi ?

—     Sophie. Veux-tu t’asseoir un moment près de moi ?

—     Que veux-tu Sophie ? Cherches-tu uniquement un géniteur ?

—     Bien sûr. Y vois-tu un inconvénient ?

—     Oui, Sophie. Tu es belle et désirable, mais tu ne t’intéresses qu’à ma semence. Je te laisse chasser une autre proie !

Faisant demi-tour pour revenir à sa voiture-navette, Philippe songe à son désir d’enfant qui devient toujours plus intense. Comment faire ? Aujourd’hui, les femmes recherchent des hommes uniquement pour leur semence. Une fois enceintes, elles disparaissent pour éviter que le géniteur ne leur enlève leur enfant. Comme la grande majorité des hommes d’aujourd’hui, Philippe n’a plus envie de sexe. Il est devenu méfiant envers les femmes, se sent utilisé par elles. Il ensemence encore et encore, mais aucune femme ne lui donne d’enfant. Il y a bien sûr des mères porteuses, mais elles sont trop peu nombreuses pour satisfaire tous les hommes en demande d’enfant.

Sophie sourit en entendant le mot « proie ». Philippe n’a pas tort : elle chasse un géniteur. L’insémination artificielle a été abandonnée. Les femmes n’en veulent plus. Le géniteur de leur futur enfant doit être sélectionné avec soin, dans le contact. Et aujourd’hui, ce n’est pas tâche facile. Les hommes ne veulent plus de sexe. Ils craignent d’être utilisés comme des inséminateurs sans jamais voir leurs enfants.

Une main se pose sur son épaule. Sophie se retourne et voit le doux sourire de son amie Jade qui vient la rejoindre.

—     Comment vas-tu Sophie ? As-tu trouvé un géniteur ?

—     Pas encore, chère Jade. J’espère qu’il ne tardera pas trop. Je suis en pleine ovulation et mon désir de sexe est si intense que je sauterais sur n’importe quel homme. Mais je dois freiner mon désir et choisir le bon géniteur. Les hommes sont devenus si méfiants de nos jours. Sais-tu qu’un homme superbe vient de se refuser à moi ?

—     Non, où est-il ?

—     Là-bas, adossé à la voiture-navette bleue, près de la plage. Tu le vois ?

—     Ah oui, bel homme, c’est vrai. Il ressemble un peu au géniteur de ma fille aînée. Tu as bon goût Sophie ! dit-elle dans un éclat de rire en se laissant aller avec plaisir dans le fauteuil-bulle à côté de son amie.

Jade a trois beaux enfants, une fille et deux garçons, issus de trois géniteurs différents. Olympe, Théophile et Daisuke vivent tous les trois avec leur mère. Ils ne connaissent pas leur père, mais sont entourés de nombreux hommes et garçons : les compagnons de leur mère, les oncles maternels, les professeurs d’école, les compagnons de classes, etc.

—     Te souviens-tu Sophie de ce que nos grand-mères nous racontaient ?

—     Oui, dans les Temps Anciens, les mouvements masculinistes avaient réussi à installer de force le patriarcat, même en dehors des liens du mariage. Lors des séparations, la garde des enfants était alors le plus souvent donnée aux pères et les mères se retrouvaient sans leurs enfants.

Sophie eut un frisson d’horreur en pensant à ces Temps Anciens.

—     Je sais Jade. Comment ces femmes ont-elles pu supporter cela ?

Jade approuva en soupirant.

—     Aussi étrange que cela paraisse Sophie, les femmes n’ont rien vu venir. Tout avait commencé à la fin du 19ème siècle par la création de théories psychologiques patriarcales qui se sont attaquées fortement à l’image de la mère. Ces dernières étaient montrées comme de grandes dévoreuses de psyché d’enfant, perverses et destructrices. Simultanément se développaient les mouvements féministes qui réclamaient des droits égaux pour les femmes. Vers le milieu du 20ème siècle, les familles commencèrent à exploser. Au début, lors des séparations, dans la majorité des cas, les mères obtenaient la garde des enfants. Le patriarcat semblait donc avoir perdu de sa puissance. C’est alors que se sont créés les mouvements masculinistes qui ont œuvré à tous les niveaux de la société pour rétablir le patriarcat et la toute-puissance du père dans la famille.

—     Mais pourquoi les femmes n’ont-elles pas réagi ? pensa Sophie.

—     Un peu plus tard ont été créées de nouvelles théories du développement affirmant que mère et père étaient interchangeables, ceci depuis le plus jeune âge. Finalement, il était admis par tous qu’un enfant élevé par son père aurait un meilleur équilibre psychique qu’un enfant élevé par sa mère. On a donc progressivement enlevé les enfants aux mères, considérant qu’elles étaient toxiques et négatives pour les enfants.

—     Je m’en souviens, Jade. La première étape de ce processus fut d’imposer la garde partagée et la résidence alternée lors des séparations, même pour les couples non mariés.

—     Exactement, Sophie. Et selon ma grand-mère, cette solution de garde partagée et résidence alternées s’est révélée catastrophique. L’éloignement précoce d’avec la mère et le fait de passer sans cesse d’un lieu de vie à un autre s’est révélé préjudiciable à l’équilibre psychique des enfants. Ils étaient dans une grande insécurité et des troubles psychiques importants en découlaient[1].

—     Mais cette époque de garde partagée n’a pas duré longtemps. Très vite les enfants furent confiés exclusivement aux pères dans la grande majorité des cas. Je ne me trompe pas Jade ?

—     Malheureusement non, Sophie. Et cette séparation précoce d’avec la mère engendra des êtres abandonniques et insécures, avec des failles narcissiques béantes. S’en suivirent de graves désordres psychologiques, ainsi qu’une augmentation importante de la violence et de la perversion, notamment à l’encontre des enfants.

—     Sais-tu, Jade, que ma mère était une mère porteuse ? Elle m’a confiée à mon père dès ma naissance, puis a disparu.

—     Oui, tu m’en as déjà parlé, Sophie. Tu m’avais confié à quel point l’abandon de ta mère fut une grande souffrance pour toi et combien fut difficile le chemin pour te construire.

Elles restèrent un instant silencieuses. La soirée était belle. Les couleurs du ciel s’assombrissaient. Une brise légère balançait délicatement leurs fauteuils-bulle.

—     Ta grand-mère est psychothérapeute, n’est-pas Jade ?

—     Oui, tu as une bonne mémoire, Sophie.

Un serveur posa devant Jade sa boisson préférée. Elle le remercia d’un signe de tête et poursuivit.

—     Dès que j’ai été en âge de comprendre, ma grand-mère m’a raconté cette histoire des Temps Anciens.

—     Mais Jade, comment en est-on arrivé à donner systématiquement la garde exclusive aux pères ? C’est inimaginable !

—     Comme je te le disais Sophie, c’est arrivé très progressivement, sans que personne ne s’en aperçoive. L’Etat avait fini par prendre le pouvoir sur les familles qui se déchiraient pour la garde des enfants. Les mouvements masculinistes se sont alors solidement implantés dans toutes les instances de l’Etat en créant simultanément les nouvelles théories du développement dont je te parlais tout à l’heure.

Une voiture-navette passa au-dessus d’elles et se posa silencieusement sur la plage. De la terrasse, elles n’entendaient que le clapotis de l’eau et quelques éclats de rires.

—     Ces théories prétendaient donc que le père pouvait sans problème remplacer la mère dès la naissance. C’est bien ça, Jade ?

—     Oui, Sophie. Aussi absurde que cela paraisse aujourd’hui,  ces théories disaient cela ! Soutenus par ces théories et un état masculiniste tout puissant, les pères obtenaient donc presque toujours la garde exclusive de leurs enfants.

—     Même pour les bébés de moins d’un an ?

—     Oui, même eux. Comme les couples restaient ensemble très peu de temps, les enfants partaient souvent vivre avec leur père dès les premiers mois.

—     Ta grand-mère a-t-elle été confrontée dans sa pratique de psychothérapeute à la souffrance de ces enfants séparés précocement de leur mère ?

—     Elle ne m’en a jamais parlé ! Ma grand-mère restait très discrète sur sa pratique.  Néanmoins, un jour où elle semblait très découragée, elle m’a dit avoir observé une augmentation importante des psychoses et états limites.

Ma grand-mère était si triste ce jour-là, pensa-t-elle, émue par ce souvenir. Jade porta à sa bouche son long verre-paille lumineux. Le liquide frais et pétillant s’écoula dans sa gorge. Sophie attendit que le verre-paille s’éteigne.

—     Tu m’avais aussi raconté, Jade, qu’au bout du compte, deux projets de société avaient fini par émerger : la GPA et la PMA.

—     Exactement. Et ces deux projets signèrent la fin des Temps Anciens, car les femmes comprirent enfin qu’elles devaient réagir.  Tout avait commencé par le désir des couples lesbiens d’avoir un enfant au moyen de la PMA ou « procréation médicalement assistée ». Ce projet féministe engendra vite un désir identique de la part des hommes qui exigèrent un soi-disant droit équivalent : la GPA ou « gestation pour autrui », plus communément nommé « mères porteuses ». Or PMA et GPA sont deux pratiques bien différentes : techniquement d’abord, puis en termes de projet de société et surtout de conséquences pour la condition des femmes. En effet, la PMA utilise une semence, alors que la GPA utilise une femme. Il s’agissait donc d’un dispositif dangereux pour les femmes. Elles en prirent peu à peu conscience.

—     Et la suite, nous la connaissons, Jade. Les femmes ont alors compris qu’elles devaient combattre pour retrouver leur place de mère. Et c’est grâce à leur combat que nous en sommes là aujourd’hui.

Sur ces mots apaisants, Sophie se retourna tout à coup. Elle venait d’apercevoir un homme assis à la table voisine. Était-il là depuis longtemps ? Il semblait rêver, un livre posé sur ses genoux. Jade sourit à Sophie.

—     Il te plaît ?

—     Oui, tu as deviné, dit-elle en riant. Nos discussions ne m’ont pas fait perdre mon désir et mon besoin de géniteur.

—     Alors je me sauve Sophie. Place à ton désir !

Après avoir embrassé Sophie, elle s’en alla discrètement. L’hôtel Carlton Beach était à présent rempli de monde. Les lumières de la coupole s’étaient allumées comme par enchantement, offrant un ciel étoilé de toute beauté.

—     Bonsoir. Puis-je m’asseoir près de vous ?

Les yeux dans les étoiles, Sophie ne l’avait pas vu approcher. Elle sursauta légèrement.

—     J’ai entendu votre conversation avec votre amie.

Sophie lui montra le fauteuil-bulle et l’invita à prendre place auprès d’elle.

—     J’étais moi-même curieuse de savoir ce que vous lisiez, dit-elle.

—     Oserais-je vous demander votre prénom ?

—     Sophie. Et vous ?

—     William. Enchanté, Sophie !

—     Enchanté, William ! Alors ce livre ?

Pendant ce bref échange, Sophie avait pris le temps d’observer cet homme. Il était plutôt grand, sportif, la peau cuivrée, les yeux bleus et les cheveux châtains. Un bel homme. Et quel charme, se dit-elle.

—     C’est un livre qui devrait vous intéresser, je pense.

William tendit le livre à Sophie. Elle lut avec surprise: Le Droit maternel.

—     Son auteur est Bachofen, un philologue et sociologue suisse, poursuivit-il. C’est le grand théoricien du matriarcat. Dans son ouvrage qui date de la fin du 19ème siècle[2], Bachofen étudie notamment la matrilinéarité[3] et la gynocratie[4].

 Bachofen

Johann Jacob Bachofen

—     Vous vous intéressez à ce thème, William ?

—     Oui. Ma grand-mère m’en parlé pendant de longues heures. Sa passion pour l’histoire et l’humain l’avait  amenée à étudier l’histoire des religions anciennes, notamment la religion de la Grèce Antique dont Bachofen parle dans son ouvrage. Elle me racontait comment vivaient les anciens, comment le patriarcat et le matriarcat s’étaient développés. Et en l’écoutant, je comprenais que les femmes et les hommes ne s’étaient jamais rencontrés vraiment. Le matriarcat d’aujourd’hui prend sa source dans l’Antiquité et les peuples primitifs. Le saviez-vous ?

Quel homme surprenant, songea-t-elle. Beau, fort, intelligent, s’intéressant au matriarcat et à ses sources

—     A quoi pensez-vous, Sophie ? Vous ne m’écoutez pas ?

Non, elle ne l’écoutait plus. Elle avait fermé les yeux et écoutait avec délice la voix de William. Le désir avait enflammé tout son corps. Elle avait trouvé son géniteur. Il était là. Elle pouvait enfin se laisser aller.

—     Sophie, rentrons à l’hôtel. Ma chambre est au 125ème étage. Et la vôtre ?

—     Au 125ème !

—     Mon numéro de chambre est le 45. Et vous ?

—     44 !

—     Nous devions nous rencontrer, Sophie !

—     Oui, William !

Les fauteuils-bulle de la terrasse étaient déjà vides, flottant doucement, bercés par la bise fraîche de Carlton Beach.

75 ans plus tard

6 juillet 2130, 20h. Sur la terrasse qui surplombe la plage artificielle de Carlton Beach, une assemblée attend le dévoilement de la statue hologramme de Sophie et William, premier couple des Temps de la Régulation.

Tous retiennent leur souffle. Comme suspendu en l’air, l’hologramme apparaît progressivement. Sophie et William sont là, assis dans leurs deux fauteuils-bulle, comme au premier jour de leur rencontre. On avait retrouvé ces images dans les caméras-mémoire qui balayaient en continu l’espace depuis le haut de la coupole étoilée de l’hôtel.

Quelques secondes plus tard, une inscription lumineuse vient couronner Sophie et William :

Après les Temps Anciens dominés par les hommes (patriarcat), puis les Temps Nouveaux dominés par les femmes (matriarcat), Sophie et William créèrent les Temps de la Régulation où la domination disparut pour laisser la place au plein engagement du couple pour élever ses enfants.

Née il y a 74 ans, Crystal, premier enfant des Temps de la Régulation, s’approche de ses parents virtuels et les embrasse tendrement. Au milieu de l’assemblée, les descendants du couple semblent fascinés par la statue hologramme qui redonne vie au couple originel.

Un homme vêtu d’un costume à carreaux fluorescents s’avance vers Crystal, la salue respectueusement et lui demande :

—     Chère Crystal, pourriez-vous nous dire à l’occasion de cette cérémonie quels sont les éléments qui ont permis qu’adviennent les Temps de la Régulation ?

—     Votre question m’honore, cher Isadore. Vos recherches ont largement contribué à ce projet de société. Je vais tenter d’y répondre en toute simplicité. N’hésitez pas à m’interrompre, si vous le souhaitez.

—     Nous vous écoutons, Crystal !

Comme il est grand, se dit-elle, en prenant doucement appui sur le bras d’Isadore. Elle reste un instant en silence rassemblant ses forces et ses pensées. Puis sa voix étonnamment puissante s’élève.

—     Vous le savez tous, chère famille et chers amis, les Temps de la Régulation furent l’aboutissement d’une évolution naturelle au cours de laquelle l’être humain a progressivement atteint sa maturité, son état d’adulte. Il en vint ainsi à penser en termes de société et non plus en termes d’individu.

A ces mots, l’assemblée applaudit vigoureusement. Quel bonheur qu’ils soient tous là, pense Crystal. Elle leur sourit et poursuit son récit.

—     Les femmes et les hommes comprirent par exemple que les conditions dans lesquelles les enfants naissent et grandissent sont fondamentales pour l’équilibre de toute société. Ils eurent conscience que la première cause de déséquilibre étaient les séparations et les conflits de couple. Un enfant a besoin de sa mère et de son père ensemble, sous le même toit, et non séparés, comme on le prétendait dans les Temps Anciens.

—     Et comment réussirent-ils à mettre en place ces conditions favorables pour les enfants ?

—     Eh bien, Isadore, ils créèrent tout simplement des lois pour que les couples s’engagent pleinement et durablement pour élever leurs enfants ensemble.

Tous les regards se tournent soudain vers la plage. Une très ancienne voiture-navette de couleur bleue vient de se poser dans un bruissement d’air et un rugissement de vagues. Isadore soupire. Ces antiquités volantes sont si bruyantes, se dit-il.

—     En quoi consistent ces lois, Crystal ? Veux-tu nous le rappeler ?

—     Ces lois sont drastiques et incontournables, comme tu le sais, Isadore. Aucune exception n’est admise. Lorsqu’une femme et un homme décident d’avoir un enfant, ils doivent s’engager à vivre ensemble pendant 18 ans. De la conception de l’enfant jusqu’à ses 18 ans, ils n’ont ni le droit de se séparer, ni le droit de mourir.

Le clapotis de l’eau sur la plage artificielle a repris sa douce musique. Qui est cet homme ? se demande Crystal, en voyant le conducteur sortir de sa voiture-navette anachronique et remonter vers la terrasse. Il semble très jeune. Sa démarche est à la fois élégante, sportive et presque féline.

—     Il est vrai, Crystal, que depuis la fin des Temps Anciens, plus personne ne décède de maladie ou de vieillesse.

—     Exactement. Dans les années 2040, la médecine régénératrice et la connaissance du système immunitaire ont fait un spectaculaire bond en avant. A partir de ce moment-là, les organes défectueux ont simplement été remplacés et les agents pathogènes rendus inoffensifs. Grâce à ces avancées, le moment de la mort pouvait être désormais choisi en pleine conscience. Avec les lois des Temps de la Régulation, ce choix n’était possible qu’une fois les enfants devenus autonomes.

Un vol d’oiseaux-papier Origami passe en silence au-dessus de la terrasse. La statue hologramme est toujours là. Crystal regarde ses parents assis paisiblement dans leurs fauteuils-bulle, semblant écouter le récit de leur premier enfant conçu ce soir-là.

—     Veux-tu que je continue, Crystal ?

—     Non, Isadore. Je dois maintenant vous parler de la seconde cause de déséquilibre dans les sociétés des Temps Anciens : la maltraitance des enfants et les abus sexuels sur enfants.

—     Il a donc fallu créer d’autres lois, n’est-ce pas, Crystal?

Elle sursaute légèrement en croisant le regard de l’homme de la voiture-navette. Il est maintenant adossé à une colonne de la terrasse, écoutant attentivement son récit.

—     Oui. Il a fallu créer d’autres lois drastiques pour s’assurer qu’il n’y ait ni maltraitance ni abus sexuel pendant ces 18 années dans le huis clos familial. Encore une fois, c’est la science qui a permis l’existence de ces lois puisqu’elle a découvert que maltraitance et abus sexuel laissent une trace dans l’ADN. Grâce à cela, des lois furent créées pour que les familles soient régulièrement soumises à des tests ADN.

—     Et si une trace suspecte est découverte dans l’ADN d’un membre de la famille, que se passe-t-il, Crystal ?

—     Dans ce cas-là, Isadore, une équipe de psychothérapeutes est immédiatement dépêchée sur place pour expertiser et suivre la famille. Simultanément, des caméras-mémoire sont installées et une surveillance permanente de la famille est mise en place.

Il est maintenant 22h. La nuit est tombée sur Carlton Beach. La coupole étoilée brille intensément et la longue robe de strass de Crystal scintille de mille feux.

—     A mon grand étonnement, Crystal, ces lois se sont révélées très dissuasives et le taux de maltraitance et d’abus sexuels a rapidement diminué.

—     C’est vrai, Isadore. J’ai moi-même été surprise par ce succès. J’ai fini par comprendre que les familles n’avaient visiblement aucune envie de voir arriver des d’équipes de psychothérapeutes chez eux et d’être surveillées en permanence par des caméras-mémoire.

—     Me permets-tu de rappeler quelques chiffres, Crystal ?

—     Bien sûr, Isadore. Quelques chiffres sont parfois plus éloquents que mille mots.

Pendant qu’Isadore poursuit, Crystal observe attentivement le jeune homme de la voiture-navette. Pourquoi m’écoute-t-il avec tant d’attention ? Serait-il le descendant de cet homme que ma mère a rencontré le soir de ma conception ? Aurait-il finalement trouvé une mère porteuse ?

—     Alors revenons aux Temps Anciens, Crystal. Selon des chiffres retrouvés au cours de mes recherches, une femme sur cinq vivait de la violence conjugale et familiale[5] et un enfant sur cinq était abusé sexuellement par une personne de son entourage[6]. Donc, dans le cadre familial, 20% des femmes subissaient de la violence et 20 % des enfants subissaient des abus sexuels. De nombreuses études ont alors permis de faire le lien entre violence, qu’elle soit conjugale ou familiale, et abus sexuels.

L’assemblée écoute Isadore bouche-bée, comme émerveillée par son récit et l’air surnaturel de son costume à carreaux fluorescent.

—     Aux Temps de la Régulation, selon le Conseil de Surveillance des Familles, une femme sur 100’000 vit de la violence conjugale et familiale. Et toujours selon le CSF, un enfant sur 100’000 est abusé sexuellement.

—     La violence intrafamiliale a donc fortement diminué. Cela a eu des conséquences bénéfiques sur les individus et sur la société. N’est-ce pas, Isadore ?

—     Oui. Les pathologies psychiques et la violence ont fortement diminué, car les enfants trouvent dans leur famille la sécurité affective nécessaire et ne subissent quasiment plus de maltraitance et d’abus sexuels.

L’inscription lumineuse au-dessus de la statue hologramme disparaît peu à peu. Il est l’heure de terminer, pense Crystal.

—     Le métier de psychothérapeute s’est donc considérablement transformé, n’est-ce pas, Isadore ?

—     Tout à fait, Crystal. Aux Temps de la Régulation, les psychothérapeutes interviennent rarement dans les familles et n’ont quasiment plus de pathologies à traiter. En plus du rôle dissuasif qui leur est attribué, ils soutiennent les personnes dans leur choix de partenaire pour 18 ans de vie commune et les aident à être toujours plus conscientes de leur responsabilité dans la société.

L’assemblée applaudit à nouveau chaleureusement. Pour clore la cérémonie, Romain, le fils de Crystal s’avance et déclame en souriant :

—     Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants heureux, de petits-enfants heureux et d’arrières-petits-enfants heureux.

La statue hologramme s’estompe doucement. Les invités bavardent entre eux et la terrasse de Carlton Beach retrouve peu à peu son aspect habituel. Le jeune homme de la voiture-navette se redresse, traverse la terrasse d’un pas décidé et va s’asseoir dans un fauteuil-bulle. En face de lui, Rubis, la petite-fille de Crystal se balance les yeux mi-clos dans un autre fauteuil-bulle.

—     Vous vous appelez Rubis, n’est-ce pas ?

—     Oui et vous ? Ne seriez-vous pas Philémon Perlsman, le célèbre chercheur en psychologie-matrimoniale ?

—     C’est exact, dit-il en riant. Le mot « célèbre » est peut-être un peu fort !

Heureuse de cette rencontre, Rubis lui sourit. Nous travaillons donc dans la même faculté, songe-t-elle.

—     Vous semblez bien rêveuse, Rubis.

—     Je ne rêve pas Philémon, je goûte à cet instant présent en votre compagnie.

—     Alors goûtons-le ensemble, chère Rubis. Il y a longtemps que j’attends cette rencontre.

Fin

Marianne Kuhni

14 février 2013

Le 14 février 2013 est le jour du premier « One Billion Rising », manifestation planétaire où un milliard de femmes se sont levées pour que cessent les violences envers les femmes.                                                                   

(Tous droits réservés)

Bibliographie

BACHOFEN, Johann Jakob, Le Droit maternel, 1861.

BLAIS, Mélissa, DUPUIS-DÉRI, Francis, Le mouvement masculiniste au Québec. L’antiféminisme démasqué, Les Éditions du remue-ménage, Montréal, 2008

FRIEDAN, Betty,  The Feminine Mystique, Dell, New York, 1963

MULLER, Catel, BOCQUET, José-Louis, Olympe de Gouges, Collection Ecritures, Casterman, 2012

PHÉLIP, Jacqueline, BERGER, Maurice, Divorce, séparation : les enfants sont-ils protégés?, Collection: Enfances, Dunod, Paris, 2012

SANGER, Margaret, Woman and the New Race, Brentano’s, New York, 1920

TENN, William, The Masculinist Revolt, Mercury Press, New York, 1965

AGACINSKI, Sylviane, Corps en miettes,  Flammarion, Paris, 2009


[1] PHÉLIP, Jacqueline, BERGER, Maurice, Divorce, séparation : les enfants sont-ils protégés ? , Collection: Enfances, Dunod, Paris, 2012

[2] BACHOFEN, Johann Jakob, Le Droit maternel, 1861

[3] Le lignage passe par la mère. On retrouve un modèle résiduel de la famille matrilinéaire dans le peuple juif dont l’appartenance passe par la mère.

[4] L’hérédité du pouvoir se transmet de mère en fille.

[5] Amnesty International, campagne « Stop à la Violence Conjugale, » 2011

[6] Conseil de l’Europe, campagne pour lutter contre les violences sexuelles sur les enfants et améliorer la coopération internationale dans la poursuite des criminels, 2010

La psychothérapie féministe, à quoi sert-elle ?

La psychothérapie féministe s’adresse aux femmes et aux hommes. Son but est de permettre à chacun de s’extraire des rapports dominant-dominé dans lesquels la plupart des êtres humains sont enfermés depuis la nuit des temps. Ces rapports dominant-dominé sont la caractéristique du système patriarcal. Les femmes et les hommes sont aliénés par ce mode de pensée dès leur plus tendre enfance, avec pour conséquence de soumettre les femmes aux diktats masculins et de modeler les hommes dans leur rôle d’oppresseurs des femmes.

Betty McLellan

Betty McLellan - Psychopression

Psychothérapeute féministe (Australie)

Pour plus de précisions sur la psychothérapie féministe, voir cet article : La psychothérapie féministe, c’est quoi ?

L’oppression des femmes

Le sociologue Léo Thiers-Vidal a écrit un texte particulièrement émouvant dans lequel il décrit la difficulté pour un homme de sortir de cette aliénation et de ne pas participer à l’oppression des femmes, ne serait-ce qu’inconsciemment ou par le simple fait d’être un homme, donc faisant partie de la classe dominante. Pour Léo Thiers-Vidal, la psychothérapie est le moyen pour sortir de cette aliénation.

Voir ce texte dans cet article : La psychothérapie en tant qu’outil politique

Léo Thiers-Vidal a beaucoup travaillé à dénoncer la théorie anti-victimaire du Syndrome d’Aliénation Parentale (SAP/AP) qui permet de donner la garde des enfants à des pères incestueux. Deux de ses articles sur ce thème : Ça se passe près de chez vous : des filles incestueuses aux mères aliénantes et  Violences intra-familiales sur enfants : le rapporteur de l’ONU en France (écrit avec Hélène Palma, maître de conférence). En mars 2000, Léo Thiers-Vidal a créé l’association « Mères en lutte » pour soutenir les mères confrontées à ces situations dramatiques.

La violence envers les femmes et les enfants

La stratégie patriarcale a notamment pour but de faire croire que la violence envers les femmes et les enfants n’existe pas. Professeure de psychologie sociale à l’université de Trieste, Patrizia Romito  a écrit un livre sur ce thème : Un silence de mortes : La violence masculine occultée

romito - un silence de morte

« Alors que les hommes exercent des violences contre les femmes et les enfants, la société met tout en œuvre pour occulter cette réalité. Si les progrès dans la lutte contre la violence masculine sont indéniables, la violence, elle, continue pourtant bel et bien à exister. Pour l’auteure, cette violence est un des moyens d’entretenir en bon état de marche le système de domination patriarcale, système dont profitent la majorité des hommes et une minorité de femmes. C’est donc la société patriarcale dans son ensemble qui élabore activement l’occultation de la violence, afin d’éviter qu’elle cesse. » (extrait du livre ci-dessus)

La violence conjugale

Un autre article de Patrizia Romito sur le thème de la violence masculine occultée dans le couple : La stratégie patriarcale permet de nier la violence conjugale

« Qui a intérêt à cacher la violence des hommes envers les femmes ? Evidemment les agresseurs. Mais aussi les hommes non violents qui profitent du système patriarcal: division du travail inégale, exploitation économique des femmes… La plupart des hommes tirent des bénéfices de cette situation. Le progrès social et les luttes féministes ont limité le pouvoir du patriarcat Mais il serait étonnant que la catégorie des hommes se laisse faire en perdant ses droits et privilège. » (extrait de l’article ci-dessus)

Dans un article, le psychologue québécois Rudolf Rausch explique comment le fait de travailler avec l’idée que les hommes sont violents parce qu’ils « perdent leurs moyens » et sont dépassés par leurs émotions revient en réalité à justifier leur violence et à la perpétuer au niveau individuel et social. Pour ce spécialiste de la violence conjugale, il faut mettre ces agresseurs face à leur violence. D’ailleurs, les hommes violents ne consultent pas pour changer et se remettre en question. Ils ne font que rechercher un allié de poids, notamment pour se défendre dans des procédures judiciaires : Face aux conjoints agresseurs… La danse avec l’ours

« Comme l’écrit Susan Schechter, cette violence est à la fois socialement construite et individuellement choisie. Ce qui explique pourquoi il y a autant de violence conjugale c’est que, d’une part, au niveau de la construction sociale, depuis bien longtemps et jusqu’à très récemment, les hommes pouvaient essentiellement se servir de la violence pour arriver à leurs fins impunément et ils étaient même encouragés à utiliser ce moyen-là. Et d’autre part, au niveau individuel, il est sûr que cette violence-là est très rentable : à chaque fois qu’on y a recours, habituellement on a gain de cause, on arrive à nos fins, ce qui fait qu’il y a un renforcement presque immédiat à son utilisation. Plus il y a d’individus qui l’utilisent, plus la construction sociale de la violence se maintient et plus cette construction se maintient, plus il y a d’individus qui se croient autorisés à y recourir.

(…) Les intervenants auprès des agresseurs – les psychologues et autres aidants – ont traditionnellement tendance à voir la violence comme un symptôme ou un indicateur d’un autre problème sous-jacent, qui trop souvent est perçu comme intra-psychique ou comme une difficulté systémique, une difficulté de communication ou d’interaction entre les conjoints. Quel en est l’effet ? Il est double : d’une part ça banalise cette violence-là, en ce sens qu’on la perçoit comme n’étant pas forcément si importante que ça, et d’autre part elle est interprétée davantage comme une réaction à quelque chose plutôt qu’une proaction, un moyen d’obtenir quelque chose.

(…) D’ailleurs, les hommes, et notamment les hommes violents, vont habituellement chez un aidant (psychologue ou autre), non pour se changer mais essentiellement pour créer une coalition avec quelqu’un qui a un statut de pouvoir, et donc pour demeurer identiques. Si quelqu’un fait face à des accusations pénales, il va alors utiliser la relation d’aide pour tenter de diminuer la portée de la judiciarisation. Et dans le cas où la situation n’a pas été judiciarisée, où il n’y a pas eu d’accusation portée et qu’on voit davantage l’homme demander de l’aide parce que sa conjointe l’a quitté ou menace de le faire, à ce moment-là il est sûr que son objectif n’est pas de se changer lui-même mais d’établir une coalition qui va lui permettre de récupérer sa conjointe.

(…) D’une part, nous ne percevons pas la violence comme une réaction mais comme un moyen, ce qui veut dire que chaque conjoint violent doit nommer, en menu détail, son  » coffre d’outils  » à lui, son répertoire personnel de violences. C’est une première exigence : lorsque l’homme se présente, il doit faire état de sa violence et accepter de nommer les faits et gestes concrets dont il s’est servi pour dominer sa partenaire plutôt que ses peines et ses souffrances. (…) une fois l’homme ayant élargi sa définition de la violence pour inclure non seulement sa violence physique mais aussi ses formes beaucoup plus subtiles, plus dissimulées de contrôle, on lui fait identifier le mobile du crime. Lorsqu’il a utilisé tel geste de violence, qu’est-ce qu’il souhaitait qu’il arrive ? Ainsi, un acte que l’homme présente comme irréfléchi, irrationnel, incompréhensible, voire  » fou « , devient, en identifiant son mobile, un geste qui peut être compris comme réfléchi, logique, instrumental…

(…) Cela permet de rapatrier un peu plus la responsabilité des hommes : la violence n’est plus un geste réactionnel, mais instrumental, axé sur l’obtention d’un but. Après, on s’intéresse aussi aux effets de cette violence : les effets pour lui, les effets sur sa conjointe, sur les enfants, la famille et ainsi de suite. Alors non seulement ce qu’on voit, dans la majorité des cas, c’est un geste qu’on peut identifier et nommer, de même que l’intention derrière le geste, mais en plus on constate que, en général, cela a fonctionné et que l’homme a effectivement eu gain de cause. On voit aussi tous les effets négatifs que ça peut avoir sur sa conjointe, sur ses enfants, sur sa vie de famille et ainsi de suite. L’homme est confronté à un dilemme éthique. » (extrait de l’article ci-dessus)

Les répercussions sur la santé

Cette violente oppression masculine qui se perpétue de façon occultée depuis des millénaires entraîne, en plus des coups et blessures, de lourdes conséquences sur la santé physique et psychique des femmes et des enfants :

Les violences sont une atteinte grave aux droits humains fondamentaux des personnes et elles sont à l’origine de graves conséquences sur la santé mentale et physique. Ces conséquences sont  directement liées à l’installation de troubles psychotraumatiques sévères, en particulier d’un état de stress post-traumatique. Ces troubles sont dus à des atteintes psychiques, mais également à des atteintes neurologiques et à des dysfonctionnements neuro-biologiques et endocriniens majeurs. S’ils ne sont pas pris en charge spécifiquement, ils peuvent se chroniciser, durer de nombreuses années, voire toute une vie et s’accompagner de nombreuses pathologies (psychiatriques, cardio-vasculaires, endocriniennes, immunitaires, digestives, etc.) (Anda, 2006 ; MacFarlane, 2010). Ces troubles psychotraumatiques auront alors un impact catastrophique sur la santé et la vie personnelle, sociale et professionnelle des victimes et seront même un déterminant majeur de leur santé (Felitti, 2010). Muriel Salmona, psychiatre, victimologue et psychotraumatologue.

Aujourd’hui on sait également que la violence laisse des traces dans le cerveau et dans l’ADN (sur plusieurs générations) :

Les mauvais traitements subis pendant l’enfance laissent des traces dans le cerveau

Des séquelles au cerveau pour les enfants abusés

La maltraitance dans l’enfance laisse des traces jusqu’à la 3ème génération

L’abus sexuel dans l’enfance laisse une trace… génétique

Les pathologies sociétales

La violence millénaire envers les femmes et les enfants est également la cause de pathologies sociétales. Par exemple, le stress post-traumatique sociétal auquel sont confrontées toutes les femmes et le Syndrome de Stockholm sociétal auquel sont confrontés tous les êtres humains. Ce dernier syndrome a des conséquences dramatiques puisqu’il créé une société qui voue un amour immodéré aux agresseurs et fait alliance avec eux.

Le Syndrome de Stockholm sociétal pour les femmes (pas pour les enfants) a été théorisé par Dee L. R. Graham, professeure agrégée de psychologie à l’Université de Cincinnati (USA), dans son livre : Loving to Survive: Sexual Terror, Men’s Violence, and Women’s Lives (aimer pour survivre : la terreur sexuelle, violence des hommes et vies de femmes).

Le postulat de Dee L. R. Graham et des co-auteures du livre est que la psychologie actuelle des femmes est une psychologie de femmes dans des conditions de captivité, à savoir dans des conditions de terreur infligée par la violence masculine envers les femmes. Elles postulent que les réponses des femmes aux hommes et à la violence masculine ressemblent aux réponses des otages face aux ravisseurs. De même que les otages qui travaillent à apaiser leur ravisseur de peur que ces ravisseurs ne les tuent, les femmes travaillent à satisfaire les hommes. La féminité est un ensemble de comportements qui font plaisir aux hommes (dominants), parce que ces comportements transmettent l’acceptation de la femme de son statut de dominée. Ainsi les comportements féminins sont des stratégies de survie, comme les otages qui se lient à leurs ravisseurs.

La théorie du Syndrome de Stockholm sociétal permet d’expliquer beaucoup de comportements apparemment irrationnels des femmes. Par exemple : pourquoi tant de femmes rejettent le féminisme (comment une femme peut-elle ne pas vouloir les mêmes droits que les hommes ?). Pourquoi tant de femmes font alliance avec les hommes (il serait beaucoup plus utile de faire alliance avec les femmes). Pourquoi tant de femmes ont des love-addictions (ressemble à l’amour inconditionnel d’un Syndrome de Stockholm).

 Stockholm Syndrome - loving to survive

Loving to Survive: Sexual Terror, Men’s Violence, and Women’s Lives
(théorisation du
Syndrome de Stockholm sociétal)
par Dee L. R. Graham, professeure agrégée de psychologie à l’Université de Cincinnati (USA)
« Contends that women’s psychology reflects a condition of captivity borne of terror caused by maile violence. The authors make a convincing case. The New York Times Book Review »

Les théories anti-victimaires

Le Syndrome de Stockholm sociétal explique peut-être l’apparition toujours plus fréquente de théories anti-victimaires qui protègent les agresseurs et auxquelles la société entière adhère. Par exemple : le Syndrome d’Aliénation Parentale (SAP/AP), la théorie des faux souvenirs, le mythe des enfants « carencés », la résilience mal comprise, le Syndrome de Médée, etc.

Voici ce que le Dr. Gérard Lopez dit des théories anti-victimaires : « Ce déni est renforcé par toutes sortes de fausses théories qui ne reposent sur aucune preuve scientifique, comme le soi-disant syndrome d’aliénation parentale, la résilience mal comprise, ou selon le mythe que les enfants « carencés » seraient mythomanes, surtout depuis Outreau… bien que les enfants aient tous été reconnus victimes de viols et actes de proxénétisme par la justice. En fait, chacun d’entre nous refuse d’admettre que nos chers enfants sont massacrés. »  Article à propos du Dr. Gérard Lopez et de son livre « Enfants violés et violentés. Le scandale ignoré »

Le Dr. Gérard Lopez est psychiatre, victimologue, expert auprès des tribunaux et président fondateur de l’Institut de victimologie à Paris. Il fut l’initiateur des premiers diplômes universitaires de victimologie et du premier diplôme de psychotraumatologie en France. Il enseigne actuellement à l’Université Paris 5, au Laboratoire d’éthique médicale dans le Département de médecine légale (Pr. Christian Hervé) et à l’Institut de criminologie de Paris. Il dirige le Comité européen de la Chaire Unitwin Unesco Abord de la violence, un défi transdisciplinaire.

La sexualité patriarcale

En ce qui concerne la sexualité, l’aliénation patriarcale fait croire aux hommes que pour avoir une érection, ils doivent dominer la femme et la réduire à l’état d’objet (instrumentalisation). L’incapacité à assumer cette injonction patriarcale est à la base d’une forme d’impuissance sexuelle que l’on rencontre fréquemment. Dans ce cas, le problème n’est pas que les femmes ne sont pas assez soumises. Le problème est la croyance que sans domination, il n’y a pas d’érection. Pourtant, la sexualité féminine est beaucoup plus riche que la sexualité masculine. Lorsqu’ils s’y intéressent, les hommes découvrent une sensualité et une sexualité dont ils n’avaient même pas imaginé l’existence. Ils comprennent alors qu’il est tout à fait possible et beaucoup plus satisfaisant d’avoir une érection dans un échange harmonieux et égalitaire avec une femme. Ne pas être dans une position dominante ne va donc pas entraîner la fin de l’espère humaine comme le soutiennent les adeptes du patriarcat. Bien au contraire.

Les violences sexuelles

Psychiatre, victimologue et psychotraumatologue, présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, Muriel Salmona dénonce régulièrement la violence envers les femmes et les enfants. Elle est notamment l’auteur de l’ouvrage incontournable publié en 2013 : « Le livre noir des violences sexuelles ». Voici ce qu’elle dit de l’instrumentalisation sexuelle :

« Désirer et aimer sont le contraire d’instrumentaliser une personne pour son propre compte. Les violences sexuelles sont des armes pour détruire l’autre, le soumettre et le réduire à l’état d’objet et d’esclave. Ce sont les violences qui entraînent le plus de traumatismes psychiques. Elles font partie de la mise en place de la domination masculine et de la volonté d’exclure les femmes de divers univers, dont celui du marché du travail et des postes à responsabilité. Les stéréotypes sexistes voudraient faire croire que la sexualité masculine a des besoins incontrôlables qui doivent et ont le droit de s’exercer sur la femme. »  Muriel Salmona «La réalité des violences sexuelles est l’objet d’un déni massif».

Le livre noir des violences sexuelles - Muriel Salmona

Le livre noir des violences sexuelles
Par Muriel Salmona, psychiatre, victimologue, psychotraumatologue et présidente de l’association
Mémoire Traumatique et Victimologie

La psychothérapie féministe, c’est quoi ?

La psychothérapie féministe n’est pas une méthode et n’est liée à aucune approche particulière. Elle est simplement un regard féministe sur le monde et les relations humaines. Toutes les approches peuvent être utilisées pour faire de la psychothérapie féministe, pour autant qu’elles permettent une relation thérapeutique égalitaire entre client-e-s et thérapeutes.

Pour l’instant, les psys féministes sont rares et presque exclusivement anglophones. Par exemple : Betty MacLellan (Australie) et Dee L. R. Graham (USA).

Betty McLellan - Psychopression

Betty McLellan,
psychothérapeute féministe (Australie)

 Stockholm Syndrome - loving to survive

Loving to Survive: Sexual Terror, Men’s Violence, and Women’s Lives
(théorisation du
Syndrome de Stockholm sociétal)
par Dee L. R. Graham, professeure agrégée de psychologie à l’Université de Cincinnati (USA)

Les approches dans lesquelles la-le thérapeute est dans une position d’expert-e sont contre-indiquées, puisque la psychothérapie féministe consiste précisément à s’extraire de la position dominant-e/dominé-e qui est à la base du système patriarcal. Pour plus de précisions : La psychothérapie féministe, à quoi sert-elle ?

La Gestalt-thérapie est une approche cohérente pour la pratique de la psychothérapie féministe. La relation thérapeutique gestaltiste est une relation égalitaire au sein de laquelle les processus sont travaillés de façon phénoménologique, c’est-à-dire en observant « ce qui se passe », sans interpréter ni prétendre savoir mieux que la personne.

La psychanalyse est contre-indiquée pour la psychothérapie féministe et ceci pour plusieurs raisons. La psychanalyse est une idéologie patriarcale, centrée sur le phallus et la loi du père. La-le psychanalyste se place en position d’expert-e : elle-il pose des interprétations sur ce que pense et dit la personne. La psychanalyse minimise aussi l’inceste paternel et le considère comme étant la responsabilité de la victime. Pour plus de précisions sur ces thèmes : Alice Miller : le complexe psychanalytique de l’Œdipe projette sur l’enfant les désirs de l’adulte et La psychanalyse dévoilée : autisme et théorie sexuelle

Quelques principes de la psychothérapie féministe

Pour les femmes : la psychothérapie féministe permet aux femmes de prendre conscience de l’aliénation patriarcale dans laquelle elles sont enfermées. Cette prise de conscience permet peu à peu de s’identifier en tant que femme, en rejetant les stéréotypes patriarcaux et en ne faisant plus alliance avec l’oppresseur. . Ce travail est fondamental pour traiter d’éventuels troubles psychotraumatiques (ESPT, etc.) liés à la violence masculine.

Pour les hommes : la psychothérapie féministe consiste à faire prendre conscience aux hommes de leur rôle d’oppresseur des femmes, afin de progressivement être capable de reconnaître ces comportements violents et de s’en extraire. Il s’agit d’un long travail avec une remise en question permanente pour que l’homme ne retombe pas dans ces schémas patriarcaux millénaires.

 

 

 


La psychothérapie en tant qu’outil politique

Le sociologue Léo THIERS-VIDAL :

« Reste quand même le fait que je suis un homme. Que j’ai été éduqué, socialisé et fait un membre du groupe opprimant. Je reflète en tant qu’individu la domination mâle, que je le veuille ou pas. Je bénéficie de tous les avantages des hommes et de l’oppression quotidienne dans laquelle vivent les femmes. Et je participe quelquefois activement à l’oppression des femmes.

Si je veux essayer d’y changer quelque chose, je dois observer, déconstruire et reconstruire ma propre personne et les autres hommes. Évidemment, je suis un humain, un individu avec des sentiments, des pensées et des désirs mais il serait illusoire de ne pas me voir surtout en tant qu’individu masculin, c’est-à-dire quelqu’un qui a appris à être actif, à parler, à prendre des initiatives, à mener, à dominer…

Heureusement, pour une raison ou une autre je n’ai pas réussi à prendre sur moi le rôle masculin de façon générale, ni à devenir un vrai mec. Je pense que ce sont des problèmes de nature personnelle, émotionnelle qui m’ont amené à réfléchir à des choses élémentaires comme la masculinité performante, la féminité passive, l’orientation sexuelle polarisée, la sexualité pénétrante, la domination et l’oppression. En bref, j’étais complexé et coincé en tant que gamin, me sentais mal dans mon rôle de mâle et j’ai essayé de trouver une issue. Et ma réflexion m’a aidé à comprendre certains mécanismes sociaux, conditionnements, rapports de pouvoir. Et récemment s’y est rajouté un fort ressenti. Un ressenti de la violence brute et subtile à laquelle sont confrontées les femmes. Un ressenti de certains mécanismes d’oppression des femmes. C’est comme une plaie ouverte, une sensibilité et une révolte contre les mecs et leurs modèles de vie masculins. Je perçois et ressens souvent à quel point les mecs prennent de la place, à quel point ils sont égocentriques.

Je ne crois pas être différent, ou avoir réussi à me transformer radicalement. Il s’agit d’une condition de base qui mène à la violence (psychique, émotionnelle, physique, sexuelle) et à l’infliction de souffrance (due à l’absence d’attention, de sensibilité, de soin et de générosité). Une condition de base implique qu’on ne peut pas s’en débarrasser, qu’on y est confronté de façon permanente et qu’il faut y travailler quotidiennement. Une critique de soi continuelle, donc.

Ce serait présomptueux de ma part de donner l’impression que ce chemin est le résultat de mes efforts uniquement. Je dois beaucoup aux femmes (féministes) en général et surtout à une parmi elles avec qui je vis une relation intense et enrichissante depuis trois ans. Cette relation est un laboratoire permanent de réflexions, mises en pratique, apprentissages… Merci à elle.

Afin de prendre conscience de mon oppression des femmes, et de lutter contre, j’entreprends les pas suivants que j’aimerais partager avec vous. Ce sont de possibles outils pour le changement du personnel, des mécanismes politiques contre le patriarcat, donc l’autoritaire. Ces cinq niveaux de travail vont du très personnel au public, sans exclusivité, sans priorité : la psychothérapie, l’égalité bisexuelle, les relations libres, la dynamique non mixte hommes, les initiatives mixtes.

Psychothérapie

Cet outil est évidemment le moins politique, et en général il est même considéré comme étant dépolitisant. Tu te mets à travailler à tes problèmes individuels, tu tentes de les résoudre sur le plan individuel en laissant de côté le niveau social et politique de « tes » problèmes. Pourtant j’ai remarqué – lors de mes brèves expériences psychothérapeutiques – qu’une thérapie peut avoir un effet bienfaisant, peut te faire comprendre et ressentir comment tu as grandi et pourquoi tu fonctionnes à ta manière spécifique et comment tu peux progressivement innover tes comportements. Je dis bien « innover » car normalement on ne fait que répéter éternellement ces mêmes mécanismes structurels qu’on a développés lors de notre petite enfance mais qui sont souvent (devenus) inadaptés et limités. Je vois la psychothérapie comme une analyse et déconstruction de tes mécanismes intérieurs afin d’apprendre de nouvelles techniques de vie qui te rendent capable de vivre de façon plus indépendante, libre, heureuse et stable.

Le problème actuel de la thérapie est néanmoins qu’il n’y a peu ou pas de thérapeutes politiques ce qui fait qu’on est confronté à :

1/ des tarifs élevés qui ne sont pas adaptés à nos revenus ;

2/ des différences de fond importantes concernant par exemple l’orientation sexuelle, la construction genrée ;

3/ une pression conformante de la thérapie, les problèmes/choix d’ordre politique étant réduits à des problèmes/choix personnels.

Peut-être que le travail d’analystes tels que Dadoun, Lesage de la Haye ou Garnier peuvent apporter des réponses d’ordre psychologique et politique. Il semble rester beaucoup de travail, vu le degré élevé de masculinité des théories psychologiques en vigueur.

Quant aux féministes, il y a eu un fort mouvement combinant politique féministe à travail thérapeutique individuel ou collectif. Ce travail a permis de constater que les problèmes prétendus individuels étaient avant tout des vécus de femmes et donc directement liés à l’oppression permanente que vivent les femmes.

« Le but de parler de nos vies personnelles était de mettre en commun nos expériences, de découvrir des bases communes entre nous et de nous en servir comme point de départ d’analyse et d’action politique. » (Stevi Jackson et Sue Scott, « Sexual Skirmishes and Feminist Factions. Twenty Five Years of Debate on Women and Sexuality ». Dans : Feminism and sexuality. A reader. Stevi Jackson et Sue Scott (éd.), Edinburgh University Press, 1996.)

La thérapie comme outil politisant, donc.

En plus il me semble que le travail thérapeutique est un pas explicite vers le soin et l’amour de soi-même, ce qui est généralement tabou pour les femmes prises dans le système du sacrifice de soi altruiste et, de façon différente, pour ces couillus d’anarchistes durs et autonomes. »

Léo THIERS-VIDAL, « Anarchisme, féminisme et la transformation du personnel »
(Texte d’une conférence donnée au Centre anarchiste de Gand (Belgique) en novembre 1996), in Rupture anarchiste et trahison pro-féministe, Editions Bambule, Lyon, 2013, pp.59-60