La colonisation par l’agresseur et l’excitation traumatique

La colonisation est un terme qui désigne habituellement l’occupation d’un territoire par une puissance étrangère, l’invasion brutale ou non d’un territoire avec mise sous tutelle des colonisés par les colonisateurs. Le mot « colonisation » dépeint on ne peut mieux l’emprise de l’agresseur, sa prise de pouvoir absolue sur le psychisme de la victime qui se retrouve sous « occupation », totalement envahie par l’agresseur, comme si elle était lui, sans plus aucunes ressources pour lui résister, celles-ci ayant été annihilées.

Source : Le corps dominé, arme de la colonisation
(Tribune de Genève, 29 septembre 2018, à propos du livre « Sexe, race et colonies »)

La colonisation par l’agresseur peut également être comparée à une infection virale puisqu’il s’agit là aussi d’un organisme qui agresse et colonise un autre organisme. Pour ce faire, après avoir trouvé une voie d’entrée, le virus s’approprie des cellules pour se reproduire et envahir progressivement tout l’organisme dans lequel il s’est introduit, celui-ci devenant ainsi « occupé » par le micro-organisme agresseur.

Source : Virus

Les virus sont de petits organismes incapables de se reproduire seuls, contrairement aux bactéries (cellules sans noyau, organismes plus grands que les virus) qui se reproduisent en se divisant, comme n’importe quelle cellule. Le virus a besoin d’une cellule pour se reproduire. Pour cela, il entre dans une cellule et prend les commandes de la cellule pour en faire ce qu’il veut (emprise) : il se sert alors des matériaux à disposition pour créer de nouveaux virus qui vont entrer dans d’autres cellules pour poursuivre la colonisation de l’organisme infecté. Donc les virus colonisent l’organisme à la manière des colons qui se nourrissaient des territoires conquis et les transformaient à leur image.

En ce qui concerne le virus, il est aussi intéressant de se référer à l’étymologie, puisque ce mot vient du latin virus qui signifie poison. Or, la colonisation par l’agresseur est également comparable à un véritable poison que l’agresseur injecte (ou inocule) à l’intérieur de sa victime.

La colonisation

Colonisation dans un contexte de violence conjugale
« cette emprise -qui se définit comme un processus de colonisation psychique par le conjoint violent qui a pour conséquence d’annihiler leur volonté »
(Salmona, 2016a, p. 1)

Les agresseurs sont des experts en matière de colonisation ou mise sous emprise des victimes. Pour arriver à leurs fins, ils ont une prédilection marquée pour les violences répétées (violences physiques psychologiques, sexuelles, etc.) dans un contexte où la victime est piégée avec son agresseur (pédocriminalité intra-familiale ou extra-familiale, violences conjugales, violences sociétales envers les femmes, etc.). ‏L’emprise de l’agresseur se compose d’ingrédients extrêmement efficaces, à la fois violents et sidérants (perte de sens) qui ont pour but de terroriser la victime pour la soumettre entièrement à l’agresseur. Ces ingrédients d’une toxicité redoutable vont s’inscrire dans la mémoire traumatique et y rester piégés, avec pour conséquence de coloniser la personne tant que la mémoire traumatique n’aura pas été traitée, par un travail psychothérapeutique, par exemple.

Ce sont tous ces matériaux violents restés piégés dans la mémoire traumatique (Salmona, 2009) qui vont coloniser la victime. Autrement dit, la victime est colonisée par sa mémoire traumatique créée de toutes pièces par l’agresseur :

« (…) l’interruption des connexions entre l’amygdale et l’hippocampe est à l’origine de la mémoire traumatique. En effet, l’hippocampe déconnecté de l’amygdale ne peut pas encoder, ni intégrer, ni mémoriser l’événement violent, qui de ce fait ne pourra devenir un souvenir normal de type autobiographique. L’événement restera sous la forme d’une mémoire « piégée » telle quelle dans l’amygdale cérébrale. C’est cette mémoire émotionnelle et sensorielle « piégée », qui n’a pas accédé au statut de mémoire autobiographique, qui est la mémoire traumatique. » (Salmona, 2013, p. 78)

Cette colonisation est si profonde, tant enracinée, que l’agresseur a réussi à envahir les moindres recoins de la psyché et du corps de la victime. Il vit à l’intérieur de sa victime, jusque dans ses cellules. Elle est comme possédée par lui, aliénée par lui (devenue une autre). L’agresseur est là, tapi en elle 24h/24, même lorsqu’il n’est pas là. C’est à lui qu’elle obéit, c’est lui qu’elle entend, c’est lui qui agit, ce sont ses désirs à lui qu’elle prend pour ses propres désirs, c’est sa violence à lui qu’elle prend pour sa propre violence. Elle est totalement phagocytée par lui, vampirisée par lui, envahie par lui, contrôlée et téléguidée par lui, telle un robot, un pantin, une marionnette, sans âme, comme morte, incapable de penser par elle-même, d’agir par elle-même. C’est pourquoi l’on parle de colonisation par l’agresseur. Et cette colonisation par l’agresseur (ou emprise) représente une véritable torture psychique pour les victimes :

« Cette colonisation peut perdurer longtemps après les violences et transformer la vie des victimes en un véritable enfer, puisque les mots, le comportement, l’excitation de l’agresseur les envahissent régulièrement sans qu’elles sachent pourquoi, sans qu’elles identifient forcément que cela ne vient pas d’elles, mais de l’agresseur. Elles peuvent alors se penser monstrueuses, or c’est ce que leur a fait subir l’agresseur qui est monstrueux, pas elles. » (Salmona, 2015e)

D’autre part, les agresseurs savent très bien repérer les personnes colonisées qui sont des proies idéales pour eux. L’un des indicateurs de colonisation qu’ils savent le mieux reconnaître est l’hyper-sexualisation (voir plus loin dans l’article).

La décolonisation

Fort heureusement, la décolonisation est possible. Et c’est en traitant la mémoire traumatique que la victime ne sera plus colonisée par son agresseur.

« Il suffit de sortir les victimes des détritus amoncelés par l’agresseur et tous ses complices, de dénoncer leurs mensonges, et de briser les miroirs déformants qu’ils tendent continuellement aux victimes, pour remettre le monde à l’endroit. » (Salmona, 2014)

La Dre Muriel Salmona, psychiatre, psychotraumatologue et présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie), est la grande spécialiste de la mémoire traumatique et du phénomène de colonisation. Dans un texte sur l’accompagnement des enfants ayant subi des violences sexuelles (Salmona, 2015d), Muriel Salmona décrit particulièrement bien le processus de colonisation par l’agresseur ainsi que le travail thérapeutique de décolonisation. De larges passages de ce texte figurent à la fin de cet article.

Voici ce que Muriel Salmona nous dit de la décolonisation dans son intervention sur France 5 dans le débat de l’émission « Enquête de santé « Attentats, agressions : surmonter le traumatisme » du 17 juin 2018 :

« Il est toujours temps (…). Le psychotrauma, c’est un impact qui n’est pas uniquement psychique mais qui est aussi neurologique, avec des atteintes neurologiques qui peuvent se réparer, avec une mémoire traumatique qui fait revivre les événements (…) et des stratégies de survie dont des conduites d’évitement. Mais on peut à n’importe quel moment intégrer cette mémoire traumatique pour qu’elle devienne une mémoire autobiographique et que du coup elle ne colonise plus. Ça reste un événement extrêmement violent, extrêmement traumatique, extrêmement douloureux, mais le moindre élément ne fait plus revivre cet événement et on n’est plus torturé par cet événement.  Donc il est toujours temps, même autant d’années après. » (France 5, 2018, 1:50 à 3:00)

Lorsque j’accompagne des personnes colonisées dans un travail thérapeutique, elles vivent souvent la décolonisation comme une naissance, comme si elles n’avaient jamais vécu vraiment jusqu’à présent, car elles étaient entièrement sous emprise de l’agresseur, comme endormies, inertes, sans vie, telles des marionnettes aux mains de l’autre, comme si l’autre agissait à leur place, vivait à leur place. Une personne m’a dit un jour que pour elle la décolonisation était comme un voile qui se levait : « Je ne suis plus esclave des désirs d’autrui, ni attirée par ce qui me fait du mal et qui me détruisait. Je suis enfin moi, avec mes ressentis, mes émotions, mes désirs, mes représentations de la vie. Je suis enfin moi, pour la première fois. ».

Les mots de Muriel Salmona, en avant-propos d’un de ses ouvrages, sont particulièrement forts pour exprimer cette libération de la colonisation par l’agresseur :

« Ma plus grande récompense a toujours été ce moment magique lors d’une psychothérapie où dans une rencontre avec vous-même, vous vous voyez tel-le-s que vous êtes, débarrassé-e-s de cet état de terreur permanent directement issu des violences, libéré-e-s des actes et des propos destructeurs des bourreaux qui vous colonisaient, et de toutes les phrases assassines, les injustices et les trahisons de tous ceux qui auraient dû vous aider ; où enfin « vous ne mourez plus à vous-mêmes », vous retrouvez libres, libres d’exister, de vivre votre vie, d’aimer, de construire et de créer. » (Salmona, Le Livre Noir des violences sexuelles, avant-propos).

Colonisation résiduelle

Plus les violences ont lieu précocement, dans l’enfance, plus la colonisation par l’agresseur s’inscrit profondément dans la psyché et le corps des victimes, à tel point qu’il est parfois difficile d’arriver à une décolonisation complète, même après un long travail psychothérapeutique. Ce qui sera souvent le plus difficile à décoloniser entièrement, c’est l’excitation traumatique injectée, inoculée par l’agresseur au moment des violences (voir plus loin dans l’article).

Toutefois, même si des traces de colonisation subsistent chez certaines victimes, grâce à la thérapie, elle savent les identifier. Ainsi, lorsque la colonisation se manifeste (par exemple, une excitation face à la violence, une sensation d’être sale, une conviction d’être coupable de tout, etc.), les victimes savent que ces émotions, ces sensations et ces pensées ne leur appartiennent pas. Elles savent que ce sont celles de leur(s) agresseur(s).

Donc même si elles ne sont pas complètement décolonisées, grâce à ce travail psychothérapeutique qui permet une prise de conscience des processus, les victimes ont acquis la capacité à ne pas céder aux injonctions de leurs agresseurs, elles peuvent décider de ne pas céder à leurs désirs et à leurs ordres qu’ils leur ont fait introjeter. Dès lors, elles ne sont plus des proies faciles pour les agresseurs et elles ne risquent plus de devenir à leur tour des agresseurs. D’autre part, grâce au déminage de la mémoire traumatique et à la connaissance des processus de violence, même si des traces subsistent, cette colonisation ne sera plus du tout aussi forte qu’auparavant.

Colonisation et violences sexuelles sur les enfants

Avec des études comme STOP AU DÉNI, on sait aujourd’hui que 81 % des victimes de violences sexuelles sont des mineur-e-s. Donc l’immense majorité des victimes ont été agressées très précocement, durant leur enfance : 1 victime sur 5 a été violée avant 6 ans et 1 victime sur 2 avant 11 ans.

« STOP AU DÉNI est une grande enquête sur les violences sexuelles publiée le 1er mars 2015 par l’association Mémoire traumatique et victimologie (dont la Dresse Muriel Salmona est la présidente) et soutenue par Unicef France dans le cadre de la campagne internationale #‎ENDViolence. » (Kuhni, 2015b)

« L’enquête a révélé que les enfants sont les principales victimes des violences sexuelles puisque 81% des victimes de violences sexuelles sont des mineur-e-s (majoritairement des filles) : 1 victime sur 5 a été violée avant 6 ans, 1 victime sur 2 a été violée avant 11 ans.

L’enquête a également révélé que 96 % des agresseurs sont des hommes, 94 % des proches, 1 enfant sur 2 est agressé par un membre de sa famille et 1 agresseur sur 4 est mineur, donc 3 agresseurs sur 4 (75 %) sont des adultes (pédocriminalité). » (Kuhni, 2015a)

Ces violence sexuelles massives sur les enfants ont des conséquences dramatiques sur la société toute entière, car elle crée une multitude d’êtres humains fortement colonisés par la violence des agresseurs, avec pour conséquence de produire une boucle sans fin de victimes et d’agresseurs. Ce thème des répétitions est développé plus loin dans cet article, notamment le fait que nous vivons dans une dans une société patriarcale où les hommes dominent par la violence et qu’à cause de ce contexte de violences machistes (Kuhni, 2018a) auquel les enfants sont conditionnés dès leur plus jeune âge, les garçons colonisés (garçons violentés) ont un risque élevé de devenir des agresseurs de filles et de femmes, alors que les filles colonisées (filles violentées) ont un risque élevé de passer leur vie à être des victimes de prédateurs masculins. Et les nouveaux agresseurs vont violenter à leur tour d’autres enfants pour les coloniser et ainsi de suite.

Le documentaire « Enfance volée, chronique d’un déni » de Sylvie Meyer

Le documentaire « Enfance volée, chronique d’un déni » de Sylvie Meyer et le débat qui a suivi ont été diffusés le 28 mars 2019 sur LCP dans le cadre de l’émission « Délits sexuels sur mineurs : comment les bannir ? ». Le replay du documentaire et du débat est disponible ici

Dans ce remarquable documentaire et le débat, la Dre Muriel Salmona parle également du phénomène de colonisation par l’agresseur :

Muriel Salmona : « Le cerveau des enfants, face à une violence extrême qui est une véritable torture qui est un acte cruel, dégradant, inhumain, comme le dit la Cour européenne, il va disjoncter, parce que sinon l’enfant pourrait mourir de stress et avoir des atteintes neurologique extrêmement graves. Quand le cerveau disjoncte, il fait disjoncter tout le circuit de la mémoire et, du coup, tout ce qui est enregistré va être dans une boîte noire, mais ne va pas être traité, ne va pas être identifié. Ça va être quelque chose de brut, un magma et tout va être mélangé et ne va pas être relié avec des repères temporo-spatiaux. Et la victime, tout ce qu’a vécu la victime, va être aussi mélangé à tout ce qu’a commis l’agresseur, tout ce qu’il a dit, tout ce qu’il a fait, sa violence, sa haine, son mépris, son excitation perverse, sa cruauté. Tout ça, ça va être mélangé. Et quand ça ressort, ça ressort avec tout ça. Mais si jamais elle en parle à un psychanalyste, il va lui dire : « Mais c’est vous qui avez des fantasmes et qui êtes excitée par la violence. ». Alors qu’en fait, c’est la mémoire traumatique de l’excitation perverse de l’agresseur. » (LCP, 2019a, 30.58 à 32:04)

Dre Muriel Salmona

Capture d’écran de l’émission
Source : LCP, 2019a, 30.58 à 32:04

Muriel Salmona : « Au départ, quand je m’y suis intéressée [aux psychotraumatismes] je me suis aperçue qu’il n’y avait rien, qu’on n’avait aucun enseignement là-dessus, que les troubles psychotraumatiques, il fallait aller les chercher (…) et puis, surtout, ce qui m’a aussi profondément révoltée, c’est le fait que toutes les conséquences des violences étaient reprochées aux victimes (…) tout était retourné sur les victimes, c’étaient elles qui étaient responsables de leurs symptômes, c’étaient elles qui avaient des troubles addictifs, des troubles alimentaires, c’était de leur faute en quelque sorte, c’étaient elles qui les construisaient toutes seules. C’est comme ça que c’était perçu. Et on ne posait pas de questions. C’est-à-dire que mes collègues ne s’y intéressaient pas, ils ne posaient pas de questions, on ne voulait pas savoir et quand les victimes elles-mêmes parlaient, on ne les croyait pas. » (LCP, 2019a, 11:22 à 12:13)

Ce documentaire donne aussi la parole à Adélaïde Bon, autrice de « La petite fille sur la banquise » (publié par Grasset en 2018) où elle retrace son parcours terrifiant suite à un viol à 9 ans par un homme qui s’est avéré être un violeur en série.

Adélaïde Bon : « J’ai commencé à me punir sexuellement, à m’infliger des coups, des douleurs, au niveau du sexe, à avoir une pratique haineuse de la masturbation qu’évidemment je ne savais pas que ça s’appelait comme ça. Et d’ailleurs, au début, je pensais que j’étais habitée par le démon. Je n’avais aucune grille de compréhension pour insérer dans ma vie ces choses que je me faisais à moi-même. Ça n’avait aucun sens et le seul sens que je pouvais avoir du milieu où je venais c’était ces histoires d’exorcisme, de démons. Mes parents adoraient visiter des églises et je les avais vus, les chapiteaux avec les femmes poursuivies par des diablotins. Voilà, pour moi, j’étais elles. Donc du coup j’ai commencé à avoir une sexualité en ayant bu ou en ayant fumé des joints ou en me droguant, il n’y avait pas d’autres moyens pour moi d’accéder à une sexualité calme qu’en me dissociant. Je suis devenue boulimique très vite. Et en grandissant, j’ai eu un très gros accident de mobylette. C’est parce que mes parents ont longtemps mis sur le compte de cet accident mes désordres émotionnels, ce dont ils avaient connaissance. La journaliste : Tu dis que tu frôles la mort et qu’elle t’apparaît comme une amie. Ça éclaire sur ton état de l’époque. Adélaïde Bon (très émue) : Mais la mort, c’est ma meilleure amie. Je sais qu’elle est là et elle sera toujours là. Je ne comprends pas ces gens qui ne veulent pas mourir. C’est inenvisageable pour moi, c’est tellement dur de vivre. Quel soulagement de l’avoir, la mort. » (LCP, 2019a, 15:58 à 18:19) – la fin de cet extrait est disponible sur un tweet de LCP (LCP, 2019b)

Adélaïde Bon

Capture d’écran de l’émission
Source : LCP, 2019a, 15:58 à 18:19

Adélaïde Bon : « Et j’ai lu son livre [de Dr. Muriel Salmona] (…) et c’était la première fois, mais vraiment, quel cadeau, c’était la première fois que je lisais tout ce que je pensais si profondément pervers et haineux et indiscible en moi, que je n’avais jamais de ma vie osé dire, étant si convaincue qu’elles étaient à moi, de moi, mon identité, ma personnalité, que c’était moi toutes ces choses-là et que ça, il n’y avait rien à y faire. Et que je n’allais pas en plus le dire à quelqu’un, j’avais déjà tellement de difficultés à les vivre moi-même. Et dans ce livre, j’ai compris cette chose que les psychotraumatologues appellent la colonisation, que toutes ces pensées extrêmement violentes qui m’habitaient ne m’appartenaient pas et qu’elles lui appartenaient à lui, à mon agresseur. Et ensuite, j’ai commencé les séances avec le Dr. Salmona (…) mais quel bonheur, j’étais regardée et tout ce que je disais était un indice, était un signe qui permettait de retourner dans l’escalier [le lieu du viol] de mes 9 ans. » (LCP, 2019a, 28:39 à 30:05)

Colonisation et violences conjugales

La Dre Muriel Salmona est intervenue le 12 mars 2011 à Bagneux dans le cadre de l’Université Populaire Participative (UPP Femmes debout) sur le thème « Violences à l’égard des femmes » (Stop aux violences familiales, conjugales et sexuelles, 2011). Voici la transcription d’une partie de son intervention dans laquelle elle décrit la colonisation par l’agresseur. Ce passage commence à 12:42 de la vidéo et va jusqu’à 14:15 :

« (…) les femmes quand elles ont une mémoire traumatique (…), elles ont des phrases qui leur reviennent. Vous savez, quand on dit pendant les violences que vous étiez nulle, que vous ne valiez rien, que vous étiez bonne à rien, que vous étiez comme une grosse vache, que vous ne serviez à rien. Et bien ces phrases-là deviennent des mémoires traumatiques. Et la mémoire traumatique elle fait revivre les douleurs, elle fait revivre les émotions, elle fait revivre l’angoisse, mais elle fait revivre aussi les phrases qu’on nous a dites. Et elles reviennent dans votre tête. Et quand on vous a tout le temps dit que vous étiez nulle, cette phrase-là, aussitôt que vous êtes en situation, il y a une phrase qui passe dans votre tête et qui dit : « T’es nulle, ma pauvre fille » et vous vous le dites. Si on vous a tout le temps dit : « T’es moche, t’es comme une grosse vache », vous vous regardez dans une glace : « T’es moche, ma pauvre fille ». Quand on vous a tout le temps dit : « T’es qu’une pute, t’es qu’une salope, regarde-moi ça », c’est ce que vous vous dites aussi, ça revient dans votre tête parce que c’est la mémoire traumatique. C’est pas vous qui vous le dites, c’est la mémoire traumatique qui vraiment vous a formaté sur ce système. Et pour pouvoir échapper à ça, il faut être protégée. Il faut pouvoir être traitée et les soins marchent. C’est pas très compliqué et c’est très efficace. En fait, ce qu’on soigne, c’est cette mémoire traumatique : on transforme la mémoire traumatique en mémoire autobiographique. Et du coup, on n’a plus cette souffrance extrême. J’ai fait une étude où on a demandé le niveau de souffrance sur une échelle de 0 à 10 et c’était 9,1. Donc voilà, on peut comprendre tout cela, mais c’est essentiel de le diffuser. » (Mémoire Traumatique et Victimologie. 2011, 12:42 à 14:15)

Colonisation et pathologies

Une grande partie des patient-e-s de la psychiatrie est constituée de victimes colonisées par leur mémoire traumatique. Pour ne citer qu’un exemple : les voix dans la tête que peuvent avoir certaines personnes sont souvent la conséquence directe de la mémoire traumatique. Donc contrairement à ce qui est généralement diagnostiqué par la psychiatrie, ces victimes ne sont absolument pas folles ou délirantes, elles sont colonisées par l’agresseur :

« C[‘est] ce qu’on appelle la mémoire traumatique symptôme central des psychotraumas ! Mémoire traumatique des paroles des cris des injures

Ce ne sont pas des hallucinations mais des réminiscences de tout ce qui a été entendu lors des violences de tous les propos des agresseurs » (Salmona, 2019a, thread)

Depuis de nombreuses années, la Dre Muriel Salmona ne cesse de répéter à quel point les victimes sont faussement diagnostiquées par la psychiatrie en raison d’une méconnaissance de la psychotraumatologie. Voici un extrait d’une interview du 5 novembre 2015 :

« Cette mémoire traumatique colonisera la victime et transformera sa vie en terrain miné, l’obligeant à mettre en place des stratégies de survie coûteuses et souvent handicapantes comme des conduites d’évitement (contrôle, phobies, TOC) et des conduites dissociantes pour s’anesthésier comme lors de la disjonction initiale (conduites addictives, mises en danger, conduites à risque). (…) Les médecins ne sont pas formés à la psycho-traumatologie et ils ne relient pas les symptômes des victimes aux violences qu’elles ont subies. (…) ils ne traitent pas la mémoire traumatique des patients, voire souvent ils l’aggravent et sont maltraitants pour les femmes victimes.

(…) On laisse ces victimes survivre sans soins adaptés, elles sont obligées de composer avec une anxiété et un stress extrêmes, des conduites addictives et dissociantes délétères (prise de substances, mises en danger, troubles alimentaires, etc.), des idées suicidaires (selon notre enquête IVSEA, une victime sur deux a tenté de se suicider), elles développent des troubles cardio-vasculaires, des maladies auto-immunes, des troubles respiratoires, des cancers. (…) Et pourtant, malgré l’ampleur de cette catastrophe sanitaire, les professionnel-le-s du soin ne sont toujours pas systématiquement formé-e-s à repérer et à prendre en charge les victimes, (…) et les victimes de violences sexuelles qui présentent des troubles psychotraumatiques (entre 80% à 100% des victimes) sont trop souvent diagnostiquées à tort comme étant psychotiques ou borderline et hospitalisées en psychiatrie au lieu de bénéficier de soins et d’un traitement approprié pour soigner les troubles psychotraumatiques dont elles souffrent. » (Les Effronté.es, 2015)

Le 8 mai 2019, la Dre Muriel Salmona réagissait sur Twitter dans un thread où elle dénonçait que 70 % des pathologies diagnostiquées par la psychiatrie sont en réalité des troubles consécutifs aux violences, donc des psychotraumatismes que l’on peut parfaitement traiter, pour autant que l’on possède les connaissances nécessaires en psychotraumatologie, ce qui n’est malheureusement pas le cas de beaucoup de médecins (psychiatres, etc.) :

« Faut-il encore et encore le rappeler près de 70% de la psychiatrie c[’est] du psychotrauma, des conséquences de graves maltraitances, de violences particulièrement sexuelles, le + svt subies dans l’enfance, + de 90% des « camés » comme c[’est] dit ds l’itw ont subis de très graves violences

avoir subi 4 formes de violences ou 1 forme de violence particulièrement grave ds l’enfance c[’est] le 1er facteur de risque à l’âge adulte de présenter des troubles mentaux, ESPT depression suicide conduites addictives tr alimentaires etc. cf études de Felitti, Anda, Nemeroff, Hillis

de nombreuses maladies psychiatriques présentées comme incurables (psychoses, démences) st en fait des psychotraumas que l’on peut traiter

Ne pas prendre en compte les violences qu’ont subies les patient.e.s et les traumas qui en st les conséquences est 1 grave perte de chance en terme de santé et une atteinte à leurs droits fondamentaux, c[’est] ne pas les reconnaître comme victimes, ne pas les protéger (ni protéger d’autres victimes), ne pas leur permettre d’accéder à des soins spécialisés, à des aides spécifiques, à la justice et à des réparations

c[’est] inconcevable qu’avec ttes les connaissances scientifiques internationales actuelles sur les traumas et leurs graves impacts sur la santé mentale et physique (depuis plus de 20 ans) on en soit encore là, que tous les médecins psychiatres compris ne soient pas formés ou très peu,

c[’est] 1 scandale humain et de santé publique, 1 très grave atteinte aux droits de ttes ces victimes de violences et d’autres situations traumatiques [-] un déni intolérable, cruel et inhumain [-] une très grave injustice ! Ns avons besoin de politiques courageux et humains qui agissent enfin » (Salmona, 2019c, thread)

La colonisation sociétale des femmes et des filles

Une autre forme colonisation par l’agresseur est consécutive au contexte de domination masculine dans lequel nous vivons. Cette colonisation sociétale est perpétrées par des agresseurs sociétaux et elle est colossale. En effet, pour femmes et les filles, il se produit exactement le même phénomène de colonisation par l’agresseur mais cette fois-ci au niveau sociétal, puisque les violences machistes systémiques (Kuhni, 2018a) les colonisent dès leur plus jeune âge, afin de maintenir une société où les hommes dominent. Mais cette colonisation sociétale des femmes et des filles fonctionne à notre insu, car elle est totalement invisibilisée en raison de l’autorisation de ces violences par nos sociétés patriarcales.

Piégées dans nos sociétés patriarcales d’où il est impossible de s’extraire, les femmes et les filles profondément colonisées par les violences machistes systémiques, deviennent fréquemment des alliées inconditionnelles des agresseurs pour lesquels elles déploient alors toute leur énergie. Ce processus se nomme le Syndrome de Stockholm sociétal que l’on pourrait définir comme une hyper-emprise ou une hyper-colonisation causée par un contexte où les victimes n’ont d’autre choix que de faire alliance avec leurs agresseurs pour survivre. Pour en savoir plus, se référer à l’ouvrage Loving to Survive: Sexual Terror, Men’s Violence and Women’s Lives de Dee L.R. Graham, Edna I. Rawlings, Roberta K. Rigsby. La traduction du résumé de l’ouvrage est disponible avec le lien qui suit (Kuhni, 2014a).

Pour les femmes et les filles, la misogynie intériorisée est également le résultat de la colonisation sociétale, à laquelle s’ajoute souvent une colonisation par agresseur(s) lorsqu’elles ont été directement victimes de violences machistes, ce qui a pour effet de produire une double colonisation ou une colonisation renforcée. Cette misogynie intériorisée fait des femmes et des filles des alliées inconditionnelles des agresseurs, des alliées inconditionnelles des violences envers elles-mêmes.

En raison de ce contexte de violences machistes systémiques, une grande partie du travail psychothérapeutique féministe consiste également à décoloniser les femmes et les filles de cette colonisation sociétale. Cette tâche est loin d’être aisée puisque la colonisation sociétale engendre des traumas complexes (violences répétées dans un contexte d’où la victime ne peut s’échapper), soit les traumas les plus longs et les plus difficiles à traiter.

Colonisation et traumas complexes

« Personne ne se retrouve alcoolique, toxicomane, marginal, prostitué(e) sans raison (…) 80 % à plus de 90 % des personnes qui vivent ces situations ont en effet vécu des violences dans leur passé. Et les conséquence sur leur santé sont très lourdes » (Salmona, 2013, p. 131)

Les traumatismes consécutifs aux violences peuvent être de 2 types : les traumatismes simples et les traumatismes complexes. Les traumas simples sont la conséquence de violences où agresseur n’est pas un proche de la victime (viol, braquage, terrorisme, etc.) et d’événements violents où il n’y a pas d’agresseur (accident de la route, catastrophe naturelle, etc.). Les traumas complexes sont la conséquence de violences commises par un agresseur proche de la victime (parent, grand-parent, fratrie, autre membre de la famille, ami de la famille, professeur, coach sportif, mari ou conjoint, patron, collègue de travail, etc.) avec lequel la victime est enfermée, piégée (couple, famille, école, etc.), par exemple : l’inceste pédocriminel, la pédocriminalité par des proches ou la violence conjugale.

La colonisation est particulièrement forte dans les cas de traumas complexes et ceci pour deux raisons : l’agresseur est un proche de la victime et les violences sont souvent répétées. D’autre part, plus les violences se produisent tôt (violences dans l’enfance) et plus l’agresseur est proche de la victime (parent, par exemple), plus la colonisation par l’agresseur est d’une gravité extrême. Pour les traumatismes simples, lorsqu’il n’y a pas d’agresseur, il n’y a bien sûr pas de colonisation par l’agresseur. Toutefois, même s’il n’y a pas d’emprise d’un agresseur, la victime peut être colonisée par l’événement violent lui-même. Dans ce cas, je parlerai simplement de colonisation traumatique, sachant que dans tous les cas (avec ou sans agresseur), c’est la mémoire traumatique qui colonise la victime.

Les traumas simples et complexes peuvent se cumuler. Par exemple : une victime de violences conjugales (trauma complexe) peut avoir un accident de la route (trauma simple) ou être violée par un inconnu (trauma simple). Autre exemple : une victime d’inceste (trauma complexe de l’enfance) peut se retrouver en couple avec un homme violent (trauma complexe). Il y aura alors deux traumas complexes qui se surajoutent.

Dans le cas des traumas complexes, les violences se produisent dans un contexte où la victime est piégée avec l’agresseur, sans possibilité de fuir son agresseur (inceste, violences conjugales, etc.). Les raisons principales pour lesquelles la victime ne peut fuir sont les suivantes :

– la victime n’a pas atteint la majorité (victime d’inceste, par exemple) ;

– la victime est dépendante de l’agresseur, notamment en raison de violences économiques ;

– la victime a peur des représailles de l’agresseur, par exemple peur d’être tuée par le conjoint et/ou peur que le conjoint tue les enfants, peur de se retrouver à la rue avec ses enfants, peur de perdre son emploi pour les violences au travail, etc.

Les victimes de traumas complexes subissent souvent des traumas additionnels (simples ou complexes) parce que la colonisation de l’agresseur les a rendues vulnérables face à d’autres agresseurs, incapables de détecter les situations dangereuses pour elles et souvent malgré elles fortement attirées vers d’autres agresseurs (excitation traumatique). Par conséquent, pour ces victimes, il peut y avoir des colonisations qui se surajoutent les unes aux autres.

Le traitement des traumas complexes

Les traumas complexes sont les plus longs et les plus difficiles (ou complexes) à traiter, tant l’emprise de l’agresseur est forte et tant la confusion est extrême pour la victime. C’est pourquoi la décolonisation des traumas complexes passe par un important travail en psychothérapie.

Avec le type de violences produisant des traumas complexes, les liens ont été totalement pervertis par l’agresseur. Donc la première étape de la thérapie consiste à mettre en place une relation thérapeutique sécure en laquelle la victime peut avoir une confiance absolue. Cette relation thérapeutique est en elle-même puissamment thérapeutique puisqu’elle permet à la personne de vivre, souvent pour la première fois de sa vie, une relation saine où elle est respectée, reconnue, valorisée et où elle n’a plus peur d’être manipulée ou violentée. En revanche, s’il y avait la moindre manipulation ou toxicité de la part du/de la thérapeute, la thérapie causerait des dégâts considérables sous la forme d’une très grave re-victimisation dont les effets seraient catastrophiques pour la victime. Il faut savoir que de très nombreuses victimes subissent de nouvelles victimisations (re-victimisation) en raison d’attitudes négatives de leur entourage : par exemple manque de soutien, idées stéréotypées, jugements voire maltraitances des proches, du personnel soignant, des travailleur-se-s sociaux-les, des médias, de la police, du système judiciaire, de la société, etc.

Le fait de savoir que sa/son thérapeute n’est pas un danger pour elle est également la condition sine qua non pour que la victime puisse sortir peu à peu de la dissociation. Autrement dit, c’est exclusivement dans le cadre d’une relation thérapeutique sécure que la personne pourra travailler son trauma complexe et restaurer sa confiance dans la relation avec autrui. Mais pour les victimes de traumas complexes, il faut souvent beaucoup de temps avant qu’elles puissent avoir totalement confiance en la relation thérapeutique, sachant que, par sa violence et sa perversité, l’agresseur a totalement brisé leur capacité à faire confiance.

Une grande partie de la psychothérapie consiste à aider la victime à se défaire de l’emprise de l’agresseur en travaillant sur ce qui colonise (les matériaux piégés dans la mémoire traumatique) et sur les troubles psychotraumatiques : « Déconstruire l’emprise et restaurer la personnalité de la victime est un des buts essentiels de la psychothérapie, cela passe par une mise en sécurité [de] la victime et par le traitement de ses troubles psychotraumatiques et plus particulièrement de sa mémoire traumatique et de ses troubles dissociatifs. » (Salmona, 2015b, p. 237). Une partie centrale de la thérapie est également « la compréhension des mécanismes à l’œuvre dans la production des symptômes traumatiques, et l’identification des violences et de la stratégie de son agresseur » (Salmona, 2015b, p. 237).

Une part de l’emprise peut aussi provenir de conduites dissociantes de survie qui ont pour conséquence dramatique de ramener la victime vers l’agresseur : « elles [les victimes de violence conjugale] peuvent paradoxalement se sentir « mieux » (en fait plus dissociées et anesthésiées, voir hypnotisées) avec leur conjoint violent que séparées de lui et penser à tort qu’elles l’ont dans la peau, qu’elles l’aiment, alors qu’elles sont en fait tellement terrorisées avec lui qu’un seul regard suffit à les dissocier et à les anesthésier. Se remettre avec un agresseur c’est échapper à sa mémoire traumatique par dissociation en se mettant en danger » (Salmona, 2015b, p. 246). Tant qu’un travail de désamorçage des conduites dissociantes de survie n’a pas été fait, la victime retournera toujours vers l’agresseur. Mais il est très important de se souvenir qu’elle n’y peut strictement rien, c’est une conséquence de la violence. Lorsque l’on est face à ce mécanisme de retour vers l’agresseur, le travail psychothérapeutique consiste alors également à aider la victime à mettre à jour d’éventuelles conduites dissociantes de survie, puis à l’aider à s’en extraire. Le fait de reconnecter ses sensations, ses émotions, etc. va lui permettre de prendre pleinement conscience de la violence qu’elle subit, ce qui la conduira peu à peu à pouvoir quitter définitivement l’agresseur.

EMDR et traumas complexes de l’enfance

Développée entre 1989 et 1991 par la psychologue américaine Francine Shapiro Ph.D, la méthode EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) est souvent présentée comme LE traitement des psychotraumatismes. Toutefois, il faut savoir que l’EMDR est contre-indiqué pour les traumas complexes de l’enfance :

« La base, c’est la psychothérapie, c’est le travail sur la mémoire traumatique, cette mémoire qui envahit la personne, qui lui fait revivre à l’identique, qui la colonise et qui est une véritable torture. (…) l’EMDR est contre-indiqué dans les traumas complexes de l’enfance. (…) c’est un traitement qui peut avoir son intérêt, mais ce n’est pas LE traitement. Il faut arrêter de dire que c’est LE traitement du psychotrauma. (…) c’est plus la qualité de la personne, du psychothérapeute, sa qualité pour remettre du sens, pour travailler sur l’événement, pour accompagner la personne, pour la sécuriser, pour permettre avec la personne d’identifier tout ce qui se passe, toutes les émotions, pourquoi ? La mémoire traumatique c’est très particulier parce que ça envahit la personne, ça paraît complètement fou. Les gens peuvent avoir peur d’être fous, parce qu’ils ont dès fois des sensations, ils ont des douleurs qui reviennent comme si elles étaient présentes et ils peuvent avoir des violences qui reviennent aussi, et des agresseurs. Et travailler ça, c’est vraiment absolument nécessaire. » (France 5, 2018, 40:38 à 42:12)

L’EMDR peut également aggraver la dissociation pour certaines victimes ayant des traumas complexes, car le trauma peut ressurgir beaucoup trop brutalement, sans qu’il y ait l’accompagnement psychothérapeutique nécessaire pour faire face à la complexité terrifiante de ce type de violences où la victime est piégée de façon durable avec son agresseur. Ce réveil brutal du trauma peut avoir un effet cathartique, ce qui peut sembler intéressant. Toutefois, l’effet cathartique risque d’être de courte durée voire re-victimisant (nouveau trauma lié à la prise en charge) s’il ne s’accompagne pas du traitement psychothérapeutique indispensable pour ce type de traumas.

L’excitation de l’agresseur

L’excitation de l’agresseur est ce qu’il y a de plus terrorisant pour les victimes. C’est pourquoi l’excitation de l’agresseur colonise fortement les victimes, s’inscrit en profondeur dans leur mémoire traumatique. L’excitation de l’agresseur est souvent très perceptible dans ses yeux. Ainsi, beaucoup de victimes racontent avoir été terrorisées par les yeux de l’agresseur, par ce regard surexcité, d’une violence extrême et totalement déshumanisé. Avec cette excitation qu’elles perçoivent dans les yeux de l’agresseur, elles comprennent que rien ne pourra arrêter sa violence et que si elles se débattent, si elles crient, sa violence ne fera que s’amplifier.

En raison de cette excitation perçue dans les yeux de l’agresseur, les victimes ayant subi des violences très tôt, dans leur toute petite enfance, lorsqu’elles étaient bébé, par exemple, peuvent développer une terreur autour des yeux, une terreur qu’on les regarde ou une terreur de toute image représentant des yeux. Par exemple, dans les films, les livres, les BD, etc. l’on trouve souvent des dessins d’yeux énormes pour illustrer certains récits, tels les yeux zoomés d’un sorcier ou les yeux très agrandis d’une araignée, etc.

L’excitation de l’agresseur est une excitation de domination

L’excitation de l’agresseur n’a rien de sexuel. Elle n’est que pure domination. Elle est une volonté phénoménale de prise de pouvoir sur autrui. Son but est la toute-puissance, afin d’être celui qui contrôle de façon absolue et non celui qui subit. Autrement dit, même s’il commet des violences sexuelles, l’agresseur est dans une recherche de domination. Il n’est jamais dans une recherche de sexe. Cela n’a donc rien de sexuel. Le sexe n’est pour lui qu’un moyen de dominer sa victime, de la coloniser au plus profond de sa chair.

Donc n’oublions jamais que les violences sexuelles ne sont pas de la sexualité. Elles sont exclusivement de la violence, un pur acte de domination. D’ailleurs, dans ce contexte de domination, les violences de l’agresseur peuvent prendre de multiples formes (violences conjugales, familiales, sexuelles, par exemple).

L’excitation traumatique

« La mémoire traumatique de l’excitation sexuelle perverse de l’agresseur associée à celle des violences et des humiliations subies, en colonisant la victime pendant des relations sexuelles, peuvent lui faire croire à tort qu’elle est excitée par des pratiques sexuelles violentes. » (Salmona, 2013, p. 137)

C’est au moment des violences, à l’instant précis où la victime est tétanisée, sidérée, terrorisée, à ce point brisée que toutes ses défenses psychiques et corporelles se sont effondrées, réduite à l’état de pantin aux mains de son agresseur que celui-ci injecte (ou inocule) sa propre excitation à l’intérieur de sa victime.

Dès lors, colonisée par l’excitation de son agresseur, un poison d’une perversion redoutable, la victime risque fortement d’être peu à peu poussée à se placer en posture d’agresseur ou à se retrouver en posture de victime. Dans certains de cas, la victime risque d’alterner entre ces deux postures, en passant de l’une à l’autre.

Pour distinguer l’excitation résultant de la colonisation par l’agresseur d’une saine excitation, je l’appellerai excitation traumatique. Elle est la conséquence de la peur, de la terreur, de l’effroi (peur de mourir), c’est en cela qu’elle est traumatique et qu’elle va s’inscrire fortement dans la mémoire traumatique. Tout comme celle de l’agresseur, l’excitation traumatique n’a rien de sexuel, même si elle pousse à perpétrer ou subir des violences sexuelles. Elle est à l’image de celle de l’agresseur : de la domination à l’état le plus pur.

Parce qu’elle reproduit des rapports violents de domination-soumission (processus de violence), l’excitation traumatique est au cœur des répétitions des violences. Elle est la véritable cause de la boucle sans fin des violences sociétales, puisque tant qu’il n’y a pas eu de travail de décolonisation, l’excitation traumatique va pousser la victime vers l’une ou l’autre des postures des processus de violence : dominer autrui par la violence (agresseur) ou être dominée par la violence d’autrui (victime).

L’excitation traumatique résulte de n’importe quelles violences

L’excitation traumatique peut être consécutive à n’importe quelles violences, donc pas uniquement à des violences sexuelles. Elle peut être présente, par exemple, chez des personnes ayant subi de la VEO (violence éducative ordinaire) ou de la maltraitance dans l’enfance, ce qui entre dans le cadre des traumas complexes.

Voici un exemple récent d’un homme accusé de violences alors qu’il avait lui-même été victime de maltraitances dans l’enfance : « Le prévenu “dit être frappé et persécuté depuis qu’il est enfant. « Pour exemple, quand il était petit, son père roulait en voiture et il le forçait à courir derrière », indique l’avocat en s’appuyant sur le témoignage de la grand-mère.” » (Stop à la VEO !, 2019)

La VEO (violence éducative ordinaire) a des conséquences particulièrement graves puisqu’elle colonise les enfants dès leur plus jeune âge : « un enfant exposé régulièrement à des violences (fessées, gifle, tape, hurlements, humiliation, isolement…) va être colonisé par sa mémoire traumatique (…) » (Apprendre à éduquer, 2018). « Une personne colonisée par une mémoire traumatique parce qu’elle a été victime dans le passé de violence (physique et/ou émotionnelle) peut donc se montrer violente parce que l’anesthésie émotionnelle procurée par ces violences lui est utile pour éteindre des angoisses profondes provenant de son passé.(…). L’absence de compassion éprouvée envers la victime liée à l’anesthésie émotionnelle des agresseurs combinée à la tolérance de la société envers les violences dites “ordinaires” (claques, fessées, humiliations verbales, tirage d’oreilles ou de cheveux…) font le lit des violences sociétales, dans un cercle vicieux qui s’auto alimente. » (Apprendre à éduquer, 2017)

L’excitation traumatique peut également être consécutive à un événement traumatique où il n’y a pas d’agresseur (trauma simple), tel un accident de la route, un incendie, la mort d’un-e proche, etc. Dans ce cas, la victime est colonisée par l’événement lui-même. Comme il n’y a pas d’agresseur, l’excitation traumatique ne va pas pousser vers des actes de domination, mais va plutôt être dirigée vers des actes pour garantir de ne plus être soumis-e à un événements traumatique ou vers des actes pour en recréer, par exemple allumer des incendies (pyromanie).

Mais dans tous les cas, l’excitation traumatique n’appartient jamais à la victime. Elle est le résultat de la colonisation par une situation violente (avec agresseur ou événement traumatique).

Le processus de violence (ou de domination)

En posture d’agresseur ou de victime, l’excitation traumatique conduira le plus souvent la victime à reproduire les violences subies. Ainsi, lorsque l’excitation traumatique se manifeste dans la sphère sexuelle, c’est bien souvent le résultat de violences sexuelles. Mais pas uniquement. En effet, comme elle est une simple inoculation de l’excitation de l’agresseur qui est entrée comme un virus à l’intérieur de la victime, l’excitation traumatique va également pousser à des actes de domination de toutes sortes, de la même façon que l’agresseur. Par conséquent, elle pourra très bien pousser à violenter sexuellement ou à être violenté-e sexuellement, même si les violences subies ont été autres. D’autant que les agresseurs ont une prédilection particulière pour les violences sexuelles et ceci pour une raison bien précise : les violences sexuelles sont celles qui font le plus effraction chez la victime et donc celles où l’agresseur domine le plus fortement sa victime. Et c’est exactement ce qu’il recherche.

C’est pourquoi, dans les processus de violence, les violences sexuelles sont l’étape ultime de la chaîne des violences, l’étape au cours de laquelle l’agresseur jouit le plus de sa toute-puissance. Très souvent, l’agresseur commence par des violences psychologiques, puis il enchaîne avec des violences physiques avant de passer en dernier lieu aux violences sexuelles. Cette progression des violences se retrouve quasiment toujours dans les violences conjugales, les violences familiales et la pédocriminalité.

Et tout au long de ce processus de violence qui vise exclusivement la domination, l’agresseur s’arroge un droit de vie et de mort sur sa victime (la dominée) si elle n’obéit pas ou si elle veut quitter l’agresseur (le dominant). Ainsi, l’agresseur fait planer en permanence sur la tête des victimes des menaces de représailles mortelles. D’autre part, dans les processus de violence, même si elle n’est parfois que peu perceptible au premier abord, la violence physique est quasiment toujours présente, par exemple avec des menaces de coups, des gestes brusques (taper sur la table ou sur des objets, etc.), des menaces de mort (meurtre, suicide, etc.). Cette violence physique omniprésente passe le message très clair aux victimes qu’elles risquent à chaque instant d’être tuées par l’agresseur. Et c’est précisément ce qui arrive puisqu’on dénombre chaque année de très nombreuses femmes tuées par des hommes dans le cadre de violences (féminicides) et notamment de violences conjugales (féminicides conjugaux).

Pour les violences conjugales qui sont une conséquence directe de la culture patriarcale, le processus de violence ne se termine absolument pas à la séparation. Il s’aggrave au contraire dès que l’idée de la séparation émerge chez la femme victime. C’est même à ce moment-là que la plupart des féminicides conjugaux se produisent. Et même s’il ne tue pas sa victime lors de la séparation, l’agresseur ne lâchera pas son droit de vie et de mort sur elle, sachant qu’il considère que cette femme est sa propriété, et ceci à vie. Ces violences patriarcales se poursuivent donc post-séparation (Kuhni, 2014b), surtout lorsqu’il y a des enfants que l’agresseur va instrumentaliser pour continuer à violenter la mère, allant parfois jusqu’à tuer la mère (féminicide) et/ou les enfants (infanticides) pour marquer son droit de propriété sur elle-eux.

Pour représenter le processus de violence, on peut inscrire chacune des trois formes de violences (psychologiques, physiques et sexuelles) sur une ligne, avec un curseur qui se déplace pour indiquer où l’on se trouve dans cette progression en 3 phases et dans ce cumul des violences.

Avec cette représentation du processus de violence, on peut voir que les violences psychologiques sont les premières à se mettre en place (phase 1). Les violences physiques démarrent lorsque les violences psychologiques sont déjà installées et qu’elles se poursuivent, ce qui signifie qu’il y a alors cumul des deux formes de violence (phase 2). Au bout de la chaîne des violences, on trouve les violences sexuelles qui sont un cumul de violences psychologiques (contrainte, grooming, etc.), physiques (menaces, coups, etc.) et sexuelles (phase 3). Les violences sexuelles sont également des violences physiques, sauf qu’elles atteignent la partie la plus intime du corps de la victime et sont donc celles qui font le plus effraction chez les victimes, ce qui en fait des violences très spécifiques. Enfin, tout au long de ce processus de violence, l’agresseur fait planer en permanence la mort sur la tête de ses victimes.

L’excitation traumatique et les pratiques sexuelles

Comme l’excitation traumatique va souvent se diriger vers la sphère sexuelle où le processus de violence (ou domination) est le plus extrême, la colonisation par l’agresseur peut très bien produire des fantasmes sexuels et des paraphilies (pratiques sexuelles hors norme). Cela peut être le cas, par exemple, lorsque les violences ont été perpétrées dans l’enfance.

La colonisation sociétale causée par les violences machistes systémiques (Kuhni, 2018a) de nos sociétés patriarcales a également des effets considérables sur les comportements humains. Nous l’avons vu avec le Syndrome de Stockholm sociétal qui pousse les femmes à aimer et défendre leurs agresseurs sociétaux (voir plus haut dans l’article). Ainsi, l’on ne peut écarter l’hypothèse que les fantasmes et les paraphilies que l’on retrouve très fréquemment dans nos sociétés aient pour origine une excitation traumatique, cette fois-ci sociétale, en raison du contexte patriarcal (voir plus loin dans l’article la question de l’excitation traumatique sociétale). Ces fantasmes et paraphilies pourraient être appelés méta-fantasmes et méta-paraphilies. En effet, le préfixe méta signifie « qui appartient à un niveau supérieur ». Il vient du grec « méta » qui signifie au-delà, après. On pourrait aussi parler de fantasmes archétypaux ou de paraphilies archétypales.

Parmi ces méta-fantasmes et méta-paraphilies possiblement fondés sur une excitation traumatique sociétale, on trouve les très classiques fantasmes de viols et le BDSM (bondage, contrôle du partenaire au moyen de règles, punitions en cas de désobéissance, domination-soumission, sadisme-masochisme). Dans le fétichisme (une paraphilie), on trouve couramment des mises en scène de viols de femmes dans des tenues de bonnes sœurs, d’infirmières, de femmes de chambre, de petits chaperons rouges (scénario avec climat pédophile), de mères Noël, de lapines (fêtes de Pâques), etc. Ces exemples de fétichisme peuvent parfaitement être reliés à des milieux et des situations où surviennent souvent des violences sexuelles (église catholique, milieu médical, famille, fêtes, etc.). Les fêtes sont très fréquemment des moments où les femmes et les enfants subissent des violences (sexuelles ou autres). En effet, l’une des caractéristiques des hommes violents est de faire de très graves passages à l’acte à ces moments-là, afin de détruire les événements joyeux et festifs. Ces passages à l’acte font partie des violences machistes systémiques (Kuhni, 2018a). Ils engendrent bien évidemment une colonisation par l’agresseur ainsi qu’une colonisation sociétale. Ainsi, il n’est pas impossible qu’en raison d’une excitation traumatique sociétale des stéréotypes festifs soient devenus des fantasmes sexuels et des paraphilies (fétichisme de femmes habillées en mères Noël ou en lapines, par exemple).

Les paraphilies

Une paraphilie (du grec para « à côté de » et philia « amitié, amour ») est une pratique ou attirance sexuelle qui diffère des actes hétérosexuels, homosexuels ou bisexuels classiques. Jusqu’en 1980, les paraphilies étaient considérées par la psychiatrie comme des déviances sexuelles et étaient communément nommées perversions. Toutefois, ces appellations étant péjoratives, elles ont été remplacées par le terme paraphilie dans le DSM-III (1980). La grande majorité des paraphilies ne sont pas considérées comme des troubles mentaux. Le DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) recense uniquement 8 troubles paraphiliques : le voyeurisme, l’exhibitionnisme, le frotteurisme, le masochisme sexuel, le sadisme sexuel, la pédophilie, le fétichisme et le transvestisme (American Psychiatric Association, 2015, pp. 807-831).

Source : Le fétichisme sexuel

Les paraphilies sont de deux types : les paraphilies délinquantes (pédophilie, zoophilie, nécrophilie, etc.) et les paraphilies non délinquantes (fétichisme, gérontophilie, masochisme, urolagnie, salirophilie, etc.). Cette classification entre paraphilies délinquantes ou non délinquantes diffère en fonction des lois de chaque pays.

Il existe une multitude de paraphilies, sachant qu’elles sont aussi infinies que l’est l’excitation sexuelle. Dans son ouvrage Forensic and Medico-legal Aspects of Sexual Crimes and Unusual Sexual Practices (2009), Anil Aggrawal, un professeur en médecine forensique de New Delhi (Inde) avait répertorié 547 paraphilies. Sa conclusion était que :

« not all these paraphilias have been seen in clinical setups. (…) Like allergies, sexual arousal may occur from anything under the sun, including the sun (Aggrawal, 2009, p.369). » (Markovic, 2017, p. 72)

(« toutes ces paraphilies n’ont pas été observées dans le domaine de la clinique. (…) Comme les allergies, l’excitation sexuelle peut résulter de tout ce qui est sous le soleil, y compris le soleil »)

La pédocriminalité éclaire bien la question des paraphilies consécutives à la colonisation par l’excitation de l’agresseur. En effet, la plupart des pédocriminels ont été eux-mêmes victimes d’actes pédocriminels dans l’enfance. Donc la grande majorité des pédocriminels le sont parce qu’ils sont colonisés par l’agresseur. Cela n’excuse en rien leurs crimes. Cette constatation doit en revanche servir à tout mettre en œuvre pour stopper cette répétition sans fin des violences.

Muriel Salmona : « (…) la violence reste toujours un choix, “une facilité dont l’agresseur est entièrement responsable”. » (Apprendre à éduquer, 2017)

Il arrive que des pédocriminels (paraphilie délinquante) soient aussi zoophiles (autre paraphilie délinquante). Cette paraphilie additionnelle peut être considérée comme une transformation de la scène traumatique (voir plus loin), puisque dans ce cas il y a également une victime d’une très grande vulnérabilité sur laquelle l’agresseur a un pouvoir absolu (un animal), donc une victime qu’il va pouvoir mettre sous emprise et soumettre avec une grande facilité.

Le suffixe philie (du grec philia « amitié, amour ») contenu dans le mot paraphilie prête fortement à confusion, puisque les paraphilies sont des pratiques purement sexuelles qui n’ont rien à voir avec l’amitié ou l’amour. Le suffixe philie est particulièrement choquant pour les paraphilies délinquantes telle la pédophilie (du grec paidos « enfant » et philia « amitié, amour ») qui donne étymologiquement « amitié ou amour pour les enfants » (sic).

Or les actes sexuels perpétrés par des adultes sur des enfants sont des crimes, des actes de tortures. Ils n’ont rien de bienveillant, ni d’amical. Par conséquent, pour nommer correctement ces crimes, il est préférable d’utiliser les mots pédocrimininali et pédocriminel en lieu et place de pédophilie et pédophile. Ceci est d’autant plus important que les pédocriminels tentent régulièrement de légaliser la « pédophilie » en essayant de la faire reconnaître comme une orientation sexuelle au même titre que l’hétérosexualité, l’homosexualité et la bisexualité.

Les fantasmes traumatiques

Lorsqu’une personne est colonisée par un agresseur, l’excitation traumatique va parfois produire des fantasmes sexuels. Dans ce cas, on pourra parler de fantasmes traumatiques. Même si ce n’est pas systématique, les fantasmes traumatiques reproduisent souvent la scène traumatique. Par exemple, le cas clinique d’une femme violée dès l’âge de 3 ans qui ne pouvait être excitée sexuellement que si elle s’imaginait être une toute petite fille et qu’elle voyait son partenaire sexuel comme un géant avec un énorme pénis. Ou le cas clinique d’un homme violé à 5 ans qui ne pouvait être excité sexuellement que s’il imaginait contraindre de très jeunes garçons à lui faire des fellations.

Parfois, il peut se produire une transformation de la scène traumatique. Dans ce cas, les fantasmes traumatiques changent, se transforment et ne sont souvent plus à l’image des violences sexuelles subies, mais le climat de torture, de terreur et d’effroi reste le même. Et c’est en remontant l’une après l’autre les scènes fantasmées, de façon chronologique, des plus récentes au plus anciennes, que l’on retrouve parfois la scène traumatique d’origine.

D’autre part, il est fréquent que les personnes colonisées par l’agresseur soient très excitées par les scènes les plus insoutenables, par exemple celles des films pornographiques. Il peut même arriver qu’activer des scènes de barbarie dans leurs fantasmes soit l’unique moyen pour elles d’être excitées sexuellement. Sans ces fantasmes de torture, elles n’ont absolument aucun désir sexuel, sachant que tant qu’elles sont colonisées, leur seule excitation est celle de l’agresseur.

Voici un cas clinique d’une colonisation par l’agresseur ayant produit des fantasmes sexuels avec une transformation progressive de la scène traumatique :

– cette femme a commencé dès l’adolescence à se masturber violemment en pensant que son père la pénétrait. Ce fantasme dont elle avait absolument besoin pour s’exciter sexuellement lui donnait l’impression d’être un monstre de perversité : comment pouvait-elle être excitée par une telle scène ? Peu à peu, les fantasmes avec son père se sont estompés pour être remplacés par des fantasmes encore plus effrayants où elle subissait des actes de barbarie et une mise à mort. Dans ses fantasmes, elle prenait souvent la place de l’agresseur pour ressentir son excitation lorsqu’il la torturait. Sentir l’excitation phénoménale de l’agresseur était ce qui l’excitait le plus. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait : ces fantasmes d’être torturée, tuée, découpée en morceaux étaient d’une telle violence envers elle, comment pouvait-elle être aussi fortement excitée par ces horreurs ? Puis un jour où elle se trouvait avec un partenaire sexuel qui ressemblait de façon étonnante à son père et qu’elle enclenchait ses fantasmes habituels de barbarie pour s’exciter sexuellement, l’amnésie traumatique (Kuhni, 2017c) a commencé à se déchirer, laissant apparaître des fragments des scènes où son père la violait. Les jours qui ont suivi tout lui est revenu : les viols de son père, sa façon de fermer doucement la porte de la chambre où elle dormait pour ne pas réveiller la belle-mère (son père avait obtenu la garde des enfants peu de temps après sa naissance), etc. Elle s’est alors souvenue que son père la faisait souvent dormir sur un lit qu’il avait installé dans son bureau parce qu’il lui disait qu’elle était sa préférée. Et certaines nuits, il quittait la chambre de sa nouvelle femme pour venir violer sa fille. A l’âge de 8 ans, son père est décédé, sa mort mettant ainsi fin à ces viols répétés. Après un travail en psychothérapie, à son grand soulagement, ces fantasmes violents ont disparu, laissant la place à une sexualité où elle était enfin pleinement présente à son corps, à ses émotions, à ses ressentis, à ses désirs. Elle n’était enfin plus colonisée par son agresseur.

Les paraphilies traumatiques

Lorsque la paraphilie est figée, exclusive et que la personne ne peut ressentir une excitation sexuelle que par ce moyen, il est possible qu’il s’agisse d’une paraphilie liée à un trauma et donc fondée sur une excitation traumatique. Dans ce cas, on pourra parler de paraphilie traumatique.

Certaines formes de fétichisme peuvent faire penser à une colonisation par un agresseur ou par un événement traumatique. Voici quelques exemples que l’on rencontre fréquemment :

– une personne qui ne peut être excitée sexuellement que si elle met des perfusions à quelqu’un ou si on lui met des perfusions (peut faire penser à un ou des traumas dans le cadre hospitalier) ; 

– une personne qui ne peut être excitée sexuellement que si elle est fouettée et soumise ou si on la fouette et on la soumet (peut faire penser à un ou des traumas dans le cadre de VEO, par exemple) ;

– une personne qui ne peut être excitée sexuellement que si sa/son partenaire lui met des couches de bébé ou si elle met des couches de bébé à sa/son partenaire (peut faire penser à un ou des traumas en tant que bébé).

Une paraphilie traumatique peut parfois être la reproduction exacte de la scène traumatique et d’autres fois une mutation de cette scène en d’autres formes qui en reproduisent néanmoins fidèlement les aspects qui ont le plus traumatisé la victime (viol, contrainte, domination-soumission, yeux et excitation de l’agresseur, autres détails de la scène, etc.).

Voici un cas clinique d’une colonisation par l’agresseur ayant produit deux paraphilies (voyeurisme et fétichisme) :

– cet homme avait été violé à l’âge de 9 ans par un homme qu’il ne connaissait pas. Alors qu’il était seul en train de jouer au ballon dans un parc public, son agresseur l’avait attiré derrière un bosquet et contraint à lui faire une fellation. Ce viol l’avait terrorisé au plus haut point et, depuis, une image très nette restait gravée dans sa mémoire : le bracelet-chaîne en or que l’agresseur portait au poignet. Une fois adulte, cet homme est devenu voyeur et fétichiste. Plusieurs fois par semaine, à la tombée de la nuit, il hantait les parcs publics à la recherche de couples flirtant sur l’herbe ou sur un banc. Lorsqu’il en repérait un, il se cachait le mieux qu’il pouvait derrière un bosquet ou derrière un arbre et il se masturbait. Selon l’usage de beaucoup de voyeurs, il avait pris soin de trouer les poches de ses pantalons, afin que sa masturbation soit invisible. Pendant qu’il se masturbait, il se voyait attraper la femme, l’attirer derrière le bosquet et la contraindre à lui faire une fellation. Ce fantasme l’excitait au plus haut point. Son excitation atteignait son paroxysme lorsqu’il imaginait voir la terreur dans les yeux de sa victime. Depuis qu’il s’était mis à pratiquer ces paraphilies, il portait de façon continuelle, même pendant son sommeil, un collier-chaîne en or autour de son cou (identification à l’agresseur). Peu à peu, ses sorties nocturnes dans les parcs sont devenues tant obsessionnelles qu’elles l’envahissaient jour et nuit. Il ne dormait plus, ne mangeait plus et avait très peur de passer à l’acte pour réaliser ses fantasmes de viol. C’est ce qui l’a poussé à entreprendre une thérapie. Cet homme aurait de toute évidence pu devenir très dangereux, mais fort heureusement, il a fait le choix de ne pas basculer dans la violence. Sinon, s’il était passé à l’acte pour ses fantasmes de viols, il aurait été difficile d’arrêter le processus de violence. En effet, une fois que les agresseurs ont goûté à cette toute-puissance, à cette domination la plus totale que leur apporte la violence, ils s’arrêtent rarement et ne font même qu’instrumentaliser les thérapies s’ils ont une obligation de soin. La paraphilie traumatique de cet homme montre bien la transformation de la scène traumatique. Le viol lui-même, soit ce qu’il y a eu de plus traumatisant, s’est transformé en posture d’agresseur sous une forme différente (voyeurisme et fétichisme). Deux éléments de la scène traumatique sont resté tels quels : le parc public et l’inconnu (il est un inconnu pour les couples). Un autre élément de la scène traumatique a pris une forme légèrement différente : le collier-chaîne en or au cou a remplacé le bracelet-chaîne en or au poignet.

Voici un cas clinique d’une colonisation par un événement traumatique (donc sans agresseur) ayant produit une paraphilie (fétichisme) :

– cet homme n’était excité sexuellement que si sa partenaire était vêtue d’une tenue d’infirmière, avec une seringue à la main et qu’elle lui disait doucement « Ne t’inquiète pas, tu vas t’endormir, tu ne sentiras rien. ». Cet homme disait avoir été traumatisé lorsqu’il était enfant à cause d’une opération chirurgicale qu’il avait subie à l’âge de 5 ans. Il se souvenait qu’avant l’opération, une infirmière était venue auprès de lui pour l’anesthésier. Elle tenait une seringue à la main et lui avait dit ces mots pour le rassurer. Cependant, les paroles de l’infirmière avaient déclenché chez lui l’idée terrorisante qu’il pourrait ne jamais se réveiller, tout comme le chien de la famille qui avait été « endormi » peu de temps auparavant parce qu’il était très malade. Cet homme avait évidemment beaucoup de difficultés à trouver des partenaires qui acceptaient de réaliser ce scénario fétichiste qui était indispensable à son excitation sexuelle. A cause de cela, toutes ses nouvelles partenaires fuyaient très vite, si bien qu’il souffrait aussi de n’avoir jamais une relation amoureuse sur la durée. Mais la simple idée de pouvoir réaliser ce scénario lui apportait un extraordinaire sentiment de paix, car il reprenait le contrôle de l’événement traumatique : cette fois-ci, c’est lui qui dominait et l’infirmière était à ses ordres. Depuis son enfance, il revoyait souvent très distinctement la scène traumatique dans sa tête, sans toutefois pouvoir accéder à ses émotions, à ses sensations. Il visualisait la scène comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. Il pouvait en parler avec légèreté, en rire, s’en moquer, plaisanter, mais il restait dissocié, déconnecté et ne sentait rien. Pendant la thérapie, il a revécu l’effroi ressenti lorsque cette infirmière s’est approchée de lui pour « l’endormir ». Pour la première fois, il a pu recontacter ses émotions, ses sensations, son état de petit garçon terrorisé par la peur de ne jamais se réveiller de cette anesthésie, de cette opération chirurgicale. Quelques temps plus tard, son scénario fétichiste ne l’a plus excité. Cependant, après la décolonisation, il lui a encore fallu du temps pour qu’il découvre enfin ses propres désirs. Il avait été tant colonisé par l’événement traumatique qu’il ne connaissait même pas son orientation sexuelle, il ne savait pas s’il était hétérosexuel, homosexuel, bisexuel, etc. En plus de la thérapie, il s’est mis à lire un grand nombre d’ouvrages sur la sexualité et d’ouvrages érotiques. Finalement, il a découvert son orientation sexuelle et pu expérimenter une sexualité pleinement désirée et choisie.

L’excitation traumatique, difficile à traiter mais précieuse alliée de la thérapie

L’excitation traumatique est parfois ce qu’il y a de plus difficile à traiter et, si c’est le cas, ne disparaîtra peut-être jamais complètement, surtout si les violences ont commencé très tôt, dès l’enfance. Cet impact psychique si puissant pourrait-il venir du fait que c’est souvent l’excitation de l’agresseur qui a le plus terrorisé les victimes, notamment les très jeunes enfants victimes ? Difficile de le savoir, mais on ne peut écarter cette hypothèse sachant que l’excitation traumatique est une colonisation par l’excitation de l’agresseur. D’autant que l’excitation traumatique est aussi ce qui pose le plus de problèmes par la suite, surtout pour les très jeunes victimes, puisque c’est elle qui est au cœur des répétitions des violences.

Toutefois, si l’on sait la traiter, l’excitation traumatique est aussi une précieuse alliée pour la thérapie, car elle est la clé pour en savoir un peu plus sur ce qui s’est passé, parfois même pour remonter jusqu’à la scène traumatique quand les souvenirs ne le permettent pas. L’absence de souvenirs peut provenir d’une amnésie traumatique (Kuhni, 2017c), ce qui se produit fréquemment pour les enfants victimes.

« Et plus l’enfant est petit, moins il a d’outils intellectuels pour identifier et comprendre ce qu’il subit par manque de discernement, d’expériences et de maturité, plus il sera gravement traumatisé et sera sidéré et dissocié pendant les violences et donc dans l’incapacité de se défendre et de dénoncer les violences subies en raison de l’intensité du traumatisme et de la fréquence d’amnésies traumatiques : 40% d’amnésies totales, 60% d’amnésies partielles (Brière, 19, Williams, 1994 ; Widom, 1996 ; IVSEA, 2015). » (Salmona, 2018)

Ne pas avoir accès aux souvenirs peut aussi être la conséquence de l’emprise d’un agresseur (sa colonisation) qui consiste à tout inverser, à créer une confusion totale et à faire croire à la victime qu’elle est responsable de tout. Donc il peut arriver qu’à cause de l’emprise la victime ne perçoive plus les violences. Dans ce cas-là, elle pensera souvent que son agresseur est formidable et que c’est elle qui est violente. Il faudra souvent un long travail psychothérapeutique jusqu’à ce que la victime arrive à changer de grille de lecture pour percevoir enfin les violences subies, ce qui lui permettra peu à peu d’amener à sa conscience les souvenirs des violences passées.

Dans un cas comme dans l’autre, même s’il n’y a aucun souvenir des violences (amnésie traumatique ou emprise amnésiante), l’excitation traumatique sera un précieux outil thérapeutique, car elle est l’indice que quelque chose s’est produit dans le registre des violences. Et c’est en investiguant ce qui excite que l’on peut découvrir ce qui s’est passé, sachant qu’il y a même la probabilité que l’on ait été victime de ce qui crée l’excitation.

Le but n’est pas de savoir ce qui s’est passé puisqu’on ne le saura souvent jamais tout à fait. Le but est de décoloniser la mémoire traumatique pour permettre à la personne de vivre mieux. Et pour décoloniser, il faut disposer d’un minimum d’informations, de perceptions, d’émotions, de ressentis, de sensations et de pose de sens sur les violences vécues. Donc l’excitation traumatique peut être la clé pour arriver à décoloniser la mémoire traumatique, lorsqu’il ne reste à la victime plus rien d’autre que cette excitation. Cette situation est fréquente et, dans ce cas, les personnes en souffrent beaucoup, parce qu’elles ne comprennent pas ce qui leur arrive.

L’excitation traumatique doit absolument être traitée pour éviter les répétitions

Quoi qu’il en soit, avec ou sans souvenirs, quand l’excitation traumatique est là, il faut impérativement la traiter pour stopper la boucle des répétitions. La première étape consiste à savoir si l’on est ou non aux prises avec une excitation traumatique. Ce repérage est simple puisque l’excitation traumatique pousse toujours vers des processus de violence (violences psychologiques, physiques ou sexuelles) en tant que victime ou agresseur. Ainsi, lorsqu’une personne est poussée de façon répétée vers des situations réelles ou imaginaires où elle est violentée par autrui ou des situations réelles ou imaginaires où elle fait violence à autrui, il y a une forte probabilité pour qu’elle soit aux prises avec une excitation traumatique. Par conséquent, l’excitation traumatique permet de savoir qu’il s’est passé quelque chose, même si l’on ne sait pas quoi. Et dans ce cas, c’est en traitant l’excitation traumatique que l’on peut avoir une idée de ce qui s’est passé, parfois sans avoir jamais de certitudes, sauf s’il existe des preuves. La personne ne se souviendra peut-être jamais de ce qui s’est réellement passé, mais l’excitation pour des actes violents est un signe qu’elle doit faire un travail de décolonisation à partir de cette excitation (souvent, seul élément concret qui lui reste), même si elle ne sait pas qui est l’agresseur ni quels sont les faits précis.

Au cours du travail psychothérapeutique, en investiguant l’excitation traumatique, on découvre souvent dans l’enfance de la personne des contextes familiaux de haute toxicité en raison de violence conjugale qui comporte au minimum de la violence psychologique avec, par exemple : des inversions, des doubles contraintes (double bind ou ordres contradictoires auxquels il faut absolument obéir sous peine de sanctions), des limites peu claires, des confusions générationnelles, des secrets de familles, de l’incestuel, etc. A cela s’ajoutent parfois de la VEO (violence éducative ordinaire), de l’inceste, de la pédocriminalité, etc. En ce qui concerne les confusions générationnelles, on trouve par exemple : une fillette placée dans la position de petite femme de son père ; un garçon placé en position de meilleur copain de sa mère ; des rôles parents-enfants peu clairs (enfants responsables de tout, parents responsables de rien, etc.). Lorsque la personne est intéressée par un travail psychothérapeutique féministe, ces violences seront bien sûr examinées sous l’angle des violences machistes systémiques (Kuhni, 2018a).

Pour traiter l’excitation traumatique, il faut investiguer et investiguer encore ce qui excite, le prendre sous tous ses aspects, le questionner, activer sa curiosité, aller dans les moindres détails, accéder à tout le champ des perceptions, émotions, ressentis et sensations jusqu’à ce que l’excitation traumatique diminue, ce qui indique que la mémoire traumatique se décolonise. Parfois, l’objet visé par l’excitation traumatique (ce qui excite) permet peu à peu de remonter jusqu’à la scène traumatique d’origine. Une grande partie de ce travail se fait en développant l’awareness qui est la conscience immédiate de ce qui se passe en étant en plein contact avec soi et son environnement. Le développement de son awareness permet à la personne de sortir peu à peu de la dissociation, ce qui va lui permettre de ressentir pleinement que les actes excitants sont en réalité des actes effrayants et de décider qu’elle refuse désormais d’être violenté-e ou de violenter autrui. Ce travail va donc aider la personne à faire appel à sa fonction décisionnelle, à sa capacité de décider pour elle-même, afin qu’elle puisse refuser d’obéir à cet élan qui la pousse vers des actes de soumission ou de domination (processus de violence). Il faut savoir que beaucoup de victimes ont une fonction décisionnelle atrophiée voire inexistante en raison d’années d’emprise (pour les traumas complexes) et de peur des représailles. Donc elles sont incapables de décider par elles-mêmes. A l’idée de décider, elles ressentent même souvent de la terreur.

En investiguant l’excitation traumatique, on découvre aussi souvent une chaîne transgénérationnelle de violences, avec des colonisations transgénérationnelles qui se reportent d’une génération à l’autre, en s’amplifiant souvent de génération en génération. Pour traiter cette colonisation transgénérationnelle, il faut rassembler tout ce dont la personne peut se souvenir, tout ce qui lui a été rapporté et tous les éléments sur lesquels elle peut mettre du sens. Comme pour les violences perpétrées directement sur la victime, il n’est pas indispensable de savoir exactement ce qui s’est passé. Ce qui importe, c’est d’avoir des clés de décryptage pour ressentir et comprendre au maximum de ce qu’il est possible, ceci en explorant à fond tous les matériaux à disposition, dans les moindres détails, pour en retirer toute la substance tant sur le plan des perceptions, des émotions, des ressentis, des sensations que de la pose de sens.

En conclusion, le travail de décolonisation de la mémoire traumatique permet de diminuer progressivement l’excitation traumatique et d’être capable de la gérer. Ainsi, même s’il en reste des traces résiduelles, la personne sera capable d’y résister, de dire non, parce que cette excitation pour des processus de violence n’a plus la même intensité et que la personne sait parfaitement qu’elle ne lui appartient pas, mais qu’elle est celle de l’agresseur. Même si ce n’est pas facile, elle aura alors la capacité de résister à l’excitation traumatique et ne sera plus télécommandée ou pilotée par ce qui lui a été inoculé par autrui et qui ne correspond en rien à ce qu’elle souhaite.

Les répétitions

Dans les médias, en entendant parler de différentes affaires, vous avez sans doute remarqué que beaucoup d’agresseurs sont d’anciennes victimes. Et ceux-ci vont souvent faire de nombreuses nouvelles victimes. C’est la raison pour laquelle les violences se propagent de façon exponentielle, à la manière d’une épidémie. Pour stopper cette spirale infernale, il faut impérativement mettre fin à ces violences systémiques, notamment en dépistant les victimes le plus rapidement possible et en les soignant le plus tôt possible, afin de décoloniser les victimes.

L’excitation traumatique est la grande cause de ces répétitions sans fin. C’est elle qui pousse les victimes vers d’autres agresseurs ou qui les pousse à violenter à leur tour, avec pour conséquence d’alimenter la boucle implacable des violences, et ceci à tous les niveaux de la société (conjugal, familial, sociétal, etc.).

On peut donc dire que ce qu’il y a de plus problématique avec la colonisation par l’agresseur, c’est l’excitation traumatique puisque c’est elle qui est responsable des répétitions en maintenant les victimes dans un état de victimes ou en créant de futurs agresseurs. Le fait que les répétitions soient majoritairement d’un genre ou de l’autre est la conséquence du contexte social de domination masculine. En effet, notre société patriarcale conditionne dès l’enfance les hommes à être violents envers les femmes et les enfants, plaçant ainsi les garçons et les hommes en position de dominants et les filles et les femmes en position de dominées. Par conséquent, lorsque ce sont des hommes qui ont été victimes dans leur enfance, la colonisation par l’agresseur va souvent conduire les hommes à devenir des agresseurs lorsqu’ils seront aux prises avec l’excitation traumatique. En revanche, lorsque les femmes ressentiront l’excitation de l’agresseur qui les a colonisées, elles continueront la plupart du temps à être des victimes.

Dans un tel contexte, avec des rôles sociétaux aussi stéréotypés, qu’ils soient colonisés ou non colonisés, les dominants sauront parfaitement reconnaître les dominées colonisées. L’hypersexualisation, par exemple, est un moyen infaillible pour les agresseurs de repérer une fille ou une femme colonisée, soit de repérer une proie facile déjà formatée à être victime. A ce sujet, il est fondamental de préciser que ce n’est pas à cause de leur tenue que les femmes et les filles sont violées, sinon ce serait parler en terme de culture du viol. En effet, les prédateurs se fichent éperdument des vêtements que portent leurs victimes. En revanche, lorsqu’elles sont hypersexualisées, les femmes et les filles montrent sans en avoir conscience aux prédateurs qu’elles sont colonisées, soit par une colonisation par agresseur(s), soit par une colonisation sociétale, soit les deux à la fois (le plus fréquent). Autrement dit, avec l’hypersexualisation, les prédateurs repèrent instantanément que ces femmes et ces filles sont aux prises avec une excitation traumatique causée par une colonisation par des agresseurs et/ou par une colonisation sociétale.

Comment stopper les répétitions

Pour stopper ce cercle infernal des violences machistes envers les femmes et les enfants, il faut au minimum intervenir à 3 niveaux :

1) mettre fin à l’impunité judiciaire des agresseurs de femmes et d’enfants en sanctionnant réellement ces agresseurs ;

2) mettre fin à l’excitation traumatique des victimes en les soignant pour éviter qu’elles ne reproduisent les violences en tant que victime ou agresseur ;

3) faire de la prévention sous forme d’une éducation contre les violences dès le plus jeune âge et tout au long de la vie.

La première étape pour lutter contre ces violences est de lutter contre l’impunité des agresseurs, afin de les condamner et de les amener à prendre la responsabilité de leur actes. Malheureusement, dans nos sociétés patriarcales qui s’appuient sur les violences machistes systémiques (Kuhni, 2018a), l’impunité des hommes violents (l’immense majorité des agresseurs) est quasi totale. C’est le cas notamment pour les pédocriminels et les prédateurs conjugaux qui sont souvent une seule et même personne, sachant que pédocriminalité et violence conjugale vont souvent de pair. Cette impunité organisée par nos sociétés patriarcales repose sur deux stratégies : soit les prétendues « fausses allégations » (les victimes mentiraient), soit des condamnations ridicules (sursis, par exemple) voire la relaxe.

A propos de la dangerosité des agresseurs ayant vécu des violences dans l’enfance, voici l’exemple très inhabituel d’un meurtrier qui a demandé à être emprisonné à vie. Ce cas de figure est très rare, puisque la plupart des agresseurs ne reconnaissent jamais leur dangerosité. Il s’agit d’un homme de 48 ans qui avait assassiné un autre homme. Pendant son enfance, ce meurtrier a été victime de graves maltraitances et de viols commis par son beau-père (un quotidien « pire que l’enfer », selon son frère). Lors du procès, cet homme a dit que si la justice le relâchait « ce serait comme dégoupiller une grenade dans la foule » (Le Parisien, 2019).

A suivre (article non terminé)

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